Liste des chapitres de ce volume
1.Indications méthodologiques
2.Langues, religions et cultures. Enjeux et débats
 José Kagabo
3.L'économie et l'Afrique
 Bernard Conte
4.Histoire
 Elikia M'Bokolo
5.Organisation politique et relations inter-pays
 Comi M. Toulabor
6.Population, sociétés et santé en Afrique
 Philippe Antoine
7.Afrique du Nord
 Houari Touati
8.Afrique de l'Ouest
 Jean-Paul Colleyn
9.Afrique Centrale
 Roland Pourtier
10-1.L'Afrique orientale divisée
 Luc Cambrézy at Chantal Blanc-Pamard
10-2.La Corne de l'Afrique
 Alain Gascon
11.Afrique australe
 Jean Copans

   
  Indications méthodologiques  

Ce document est le résultat de la sélection réalisée à partir de CD-ROM - en particulier ceux déjà produits sous l'égide du ministère des Affaires étrangères -, de catalogues de bibliothèques virtuelles en ligne sur Internet et de recherches en bibliothèque.

Les sélections d'ouvrages résultent des recherches bibliographiques réalisées par les documentalistes. Les résumés qu'elles ont sélectionnés ou rédigés sont accompagnés de la mention de leur origine. à défaut de résumé, la notice bibliographique est indexée avec les vedettes Rameau de la BNF.

Les spécialistes sollicités par le CEAF ont apporté leurs propositions. Ils ont également revu, dans le détail, l'ensemble de la sélection pour la zone géographique qui les concernait. Cependant les sélections bibliographiques par pays n'auraient pas pu être établies sans la contribution de :

  Comi M. TOULABOR pour le Bénin, le Ghana et Togo,
  Michèle DACHER pour le Burkina Faso,
  Jean-Pierre DOZON pour la Côte-d'Ivoire,
  Laurent FOURCHARD-SPIESSE par le Nigeria,
  Emmanuel GRéGOIRE pour le Niger,
  Jean SCHMITZ pour le Sénégal,
  Jean COPANS pour le Kenya,
  Nicole GRANDIN et Marc LAVERGNE pour le Soudan,
  Philippe HENRY et Jean-Claude PENRAD pour les Comores,
  Christine MESSIANT pour l'Angola,
  Roger MEUNIER pour l'Afrique du Sud.

Qu'ils en soient vivement remerciés.

La numérotation des notices est élaborée selon le principe suivant : le premier chiffre désigne l'une des trois entrées principales et le second indique un chapitre correspondant.

Les références, triées par thème à l'intérieur des pays et numérotées par tranches, comme indiqué dans la table des matières, sont accompagnées d'index auteurs et mots-clés pour faciliter la recherche documentaire dans le corpus de références.

Le prix de vente est affiché pour tous les ouvrages diffusés sur ELECTRE ; si cet ouvrage n'est pas en vente, l'une des bibliothèques où l'on peut trouver l'ouvrage est alors mentionnée. La présence du document à la Bibliothèque du CEAf (EHESS, Paris) est toujours indiquée.

 


   
  Langues, religions et cultures. Enjeux et débats  

José Kagabo
Maître de conférences à l'EHESS

Diversité des héritages

L'Afrique actuelle, on le sait bien, a été remodelée en Etats-nations par une longue histoire coloniale. Auparavant, le continent était morcelé en entités politiques disparates et en une multitude de langues dont nul ne se risquerait à avancer le nombre exact. Entre les minima (quelques centaines) et les maxima (plus d'un millier) avancés par les linguistes, les écarts sont considérables. Car à la difficulté du décompte s'ajoute la question du statut : simple patois, dialecte, langue maternelle ou vernaculaire ? Et la tâche se compliquerait davantage si on envisageait les phénomènes de contact et d'influences réciproques.

Rêvant d'une Négritie entourée d'une muraille infranchissable, Jean-Jacques Rousseau s'imaginait qu'il y aurait érigé "sur les frontières une potence où (il ferait) pendre sans rémission le premier Européen qui oserait y pénétrer, et le premier Citoyen qui tenterait d'en sortir" (Discours sur les sciences et les arts, Dijon, 1750). Mais, à l'époque où le philosophe genevois écrivait cela, les Portugais avaient, deux siècles et demi plus tôt, relié la côte Atlantique aux rives occidentales de l'océan Indien, via le cap de Bonne-Espérance. Ils établirent tout au long de leur trajet des comptoirs et des dépôts d'esclaves, convertirent des rois indigènes (Alfonso Ier du Kongo, 1506-1543), jetant ainsi des bases pour les premières colonies de peuplement européen : Golfe de Guinée, Angola, Mombasa, vallée du Zambèze. Français et Anglais ne tardèrent pas à rejoindre le grand mouvement d'expansion coloniale, entre la fin du XVIIe siècle et le XVIIIe, bâtissant au XIXe siècle des empires coloniaux qui ne s'effondreront qu'avec la vague des décolonisations des années 1960. Devançant de plusieurs siècles l'impérialisme européen, les Arabes étaient déjà présents sur la côte d'Afrique orientale dès la fin du premier millénaire de notre ère, ainsi que l'attestent les découvertes archéologiques tardives. Ils participèrent à la construction des fameuses cités-Etats swahili, au développement d'un commerce prospère entre l'Afrique de l'Est et la Péninsule arabique, et plus tard avec l'Inde (XVIIIe-XIXe siècles). A contre-courant aussi du rêve isolationniste de Rousseau, les ressortissants de la Négritie sortaient depuis longtemps de leur continent pour diverses raisons. L'Ouest de l'Afrique entretenait des relations commerciales avec le Maghreb. L'islam avait gagné cette région, au point d'y développer un imposant centre de rayonnement culturel et religieux : la ville de Tombouctou, avec son université et sa bibliothèque. Les guerres - ces djihâd qui ont tant pesé sur l'histoire des califats et autres empires sahéliens - mettaient les peuples aux prises les uns avec les autres, produisant ainsi des migrations forcées, et donc des situations de contacts culturels. Sur la façade atlantique, l'histoire de l'esclavage témoigne, elle aussi, de l'intensité du trafic entre continents. Et si l'on considère la révolte des Zanj qui eut lieu à Bagdad vers la fin du IXe siècle, ce trafic remonte loin aussi dans le temps en Afrique orientale. Les relations entre les populations côtières et l'étranger, Arabie du Sud et Inde notamment, transitaient par la mer Rouge et l'océan Indien. C'est de la rencontre de migrants arabes et persans avec des peuples bantous que naquirent la langue et la culture que l'on appelle aujourd'hui swahili. Une culture qui, comme partout ailleurs où l'islam s'était assuré de solides conquêtes, s'imposa à la fois comme fait religieux et phénomène linguistique.

L'islam a très peu touché le centre du continent - un ensemble géographique qui comprend de nos jours l'Angola, les deux Congo, le Gabon, la République centrafricaine - et l'Afrique australe en général. Celui de la première expansion (XIIe-XVIIIe siècles) s'était arrêté aux rivages : côte swahili, Sahel (un mot d'origine arabe qui signifie aussi rive, littoral). Et celui de la deuxième vague (XIXe-XXe siècles) fut ralenti par l'expansion européenne : colonisation et christianisme. Aussi les plus grandes influences culturelles étrangères que l'on peut déceler dans les sociétés de ces contrées sont-elles essentiellement liées au fait colonial.

Ce rappel historique est important pour comprendre comment se sont structurés les phénomènes de mémoire culturelle impliquant les langues, les croyances et les pratiques religieuses. Il éclaire aussi les incessants débats concernant les enjeux relatifs à l'adoption de tel ou tel modèle culturel. Et, à ce propos, les prises de position tranchées coexistent avec les attitudes les plus mesurées.

Langues, cultures d'emprunt et identité

Conséquence de l'expansion de l'islam et de la colonisation européenne, l'Afrique ajoute donc à sa propre diversité historique celle des hégémonies culturelles externes. Ces dernières furent d'abord fustigées par les chantres de la négritude : le Martiniquais Aimé Césaire (Cahiers d'un retour au pays natal, 1939), le Sénégalais Léopold Sédar Senghor (Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française, 1948). Chez les deux écrivains-poètes, il s'agissait alors d'affirmer l'appartenance à une identité culturelle noire et de rejeter les systèmes coloniaux que les intellectuels issus de sociétés dominées qualifiaient d'aliénation. La critique la plus véhémente vint d'un psychiatre antillais exerçant à l'époque en Algérie, Frantz Fanon (Peau noire, masques blancs, 1952 ; Les damnés de la Terre, 1961). Un autre Sénégalais, Cheikh Anta Diop, porta le combat anticolonialiste sur le terrain de la recherche scientifique, notamment dans deux célèbres ouvrages : Nations nègres et culture : De l'antiquité nègre égyptienne aux problèmes culturels de l'Afrique noire d'aujourd'hui(1954), et Civilisation ou barbarie : Anthropologie sans complaisance (1981) (cf. notice 12003).

Le problème du colonialisme n'a pas été totalement réglé par l'accession des anciennes colonies à l'indépendance. Dans les années 1960, il hantait encore les élites africaines en les divisant en deux grands camps : les nationalistes, alliant en quelque sorte nationalisme et panafricanisme, et les pragmatiques. Pour les premiers, la notion de souveraineté était incompatible avec le maintien de la langue du colonisateur. Il fallait choisir la langue officielle et/ou nationale parmi les principaux parlers du pays, ou, à défaut, emprunter une grande langue africaine. Pour les seconds, le statu quo de l'époque coloniale était à la fois une question de nécessité et de sagesse politique. Selon eux, du point de vue strict de l'utilité, le français, l'anglais et le portugais demeuraient des outils irremplaçables d'accès à l'universalisme et à la modernité. Ils permettaient non seulement d'établir une communication dans les relations internationales, mais aussi de transcender les barrières ethniques et de mobiliser les populations autour du même projet de construction nationale. Il fallait considérer le risque de voir les populations dont la langue maternelle serait décrétée nationale chercher à transformer leur influence culturelle en hégémonie politique. Et, dans le cas de l'adoption d'une lingua franca africaine, on redoutait celui d'une tentative de recomposition géographique de populations linguistiquement homogènes mais séparées par le tracé des frontières coloniales. Or, dès sa naissance en 1963, l'Organisation de l'unité africaine avait déclaré ces frontières intangibles.

Les enjeux n'étaient cependant pas que politiques. L'éducation était également concernée. A ce sujet, la Conférence générale de l'Unesco de 1962 invita tous les états-membres à intensifier leurs efforts en vue de supprimer l'analphabétisme et de promouvoir le plus largement possible l'éducation des adultes. De nombreux colloques internationaux et réunions d'experts africains furent organisés pour étudier et suggérer des mesures appropriées à l'amélioration des différents systèmes éducatifs africains, à commencer par l'enseignement de base et l'alphabétisation. Outre le problème du coût financier, qui était lui-même d'une grande importance, se posait de façon plus cruciale celui du choix linguistique. On avait quelques exemples à l'esprit : des langues déjà véhiculées par la presse (écrite ou radiophonique) ou diffusées à l'école, tels le yorouba, le haoussa (Nigeria), le ganda (Ouganda), le zoulou (Afrique du Sud) ; celles dont les locuteurs se rencontrent dans plusieurs états, comme le peul (parlé dans une dizaine d'états), les groupes bambara-malinké-dyula, songhay-djerma-dendi... Mais les différentes suggestions d'alternatives se heurtaient à une série d'objections que l'on peut résumer comme suit : a) la langue maternelle est le véhicule naturel de la pensée et de l'expression d'un groupe ou d'un peuple, et son emploi pour l'alphabétisation et l'éducation des adultes resserre les contacts avec les sources de la culture ; b) les personnes qui ont appris à lire et à écrire dans une langue qui n'est pas la leur à la naissance et qui n'est pas adaptée à leur pensée semblent éprouver une grande difficulté à acquérir un vocabulaire suffisant et à s'exprimer avec facilité.

Il faudrait sans doute mener une enquête pour savoir à quelle(s) évolution(s) ont conduit les discussions d'experts. Mais on peut retenir qu'à travers ce dilemme linguistique, c'est aussi la déchirante question de l'identité qui était posée. Chez certains intellectuels, la revendication s'exprima jusqu'à un niveau de radicalisme qui favorisa, en particulier dans la zone d'expansion du swahili, une production en langues nationales. Un écrivain kenyan, Ngugi wa Thiong, en arriva à cesser, dès le milieu des années 1970, de publier ses pièces en anglais, les écrivant et les faisant jouer dans sa langue maternelle, le gikuyu. Au cours de la même décennie, on assista également à une vague de retours aux sources en politique. Dans son expression la plus abrupte, celle-ci fut incarnée par le président Mobutu. Tout d'abord, pour faire exemple, il s'attaqua aux principaux symboles de la souveraineté nationale. Il changea le nom de son pays, République démocratique du Congo à l'époque (qui sera plus tard rétabli par Kabila) ; le fleuve du même nom et la monnaie, le franc congolais, s'appelèrent Zaïre : une dénomination prétendument tirée d'un terme du kikongo monokutuba, nzadi, qui se traduirait par "eau", "fleuve"... Puis il imposa d'autres bouleversements, dont le plus spectaculaire fut la rupture avec le christianisme catholique. Il fut le tout premier à délaisser son prénom chrétien, Joseph-Désiré, pour adopter celui de Kuku Ngwendu wa Zabanga, qui lui viendrait de la famille et le rattacherait à un ancêtre (Zabanga). Et, à sa suite, tous les habitants du Zaïre furent obligés de s'inventer des prénoms authentiques.

Dans une phraséologie simpliste mais résumant à merveille la pensée du guide-timonier et père-fondateur de la nation zaïroise, l'authenticité signifiait : "Tolingi kosala ndenge bisu moko tuzali kukanisa" (nous voulons faire comme nous pensons nous-mêmes). Devant son peuple, il ne s'exprimait plus qu'en lingala, langue qu'avant Mobutu les Belges avaient imposée dans l'administration et dans l'armée coloniales. Et pour bien montrer que la révolution ne devait souffrir d'aucune entrave, il fit arrêter (momentanément) le prélat de l'église zaïroise, le cardinal Malula, le contraignant à s'exiler à Rome. Jouant sur le même registre de la démagogie, Mobutu alla jusqu'à abolir l'usage public des termes de civilité français, Madame et Monsieur, leur substituant respectivement les Ba maman et Ba tata de lingala.

Quoi que l'on dise du mobutisme aujourd'hui, force est de constater que : a) il cristallisa un sentiment d'appartenance nationale qui eut son temps fort dans les années 1970-1980 ; b) il ne s'en prit jamais aux protestants ni aux musulmans (il est vrai très minoritaires les uns et les autres), comme si ces deux confessions n'étaient pas à ranger du côté de l'hégémonisme culturel ; c) si l'idéologie de l'authenticité ne s'exporta pas comme telle, elle n'en effleura pas moins, à son époque, le président tchadien François Tombalbaye, qui troqua son prénom chrétien contre celui de Ngarta, ou l'actuel chef de l'état togolais, étienne Eyadema, prénommé depuis Ngyasembe. On pourrait aussi songer à d'autres chefs d'état, comme Habyarimana du Rwanda, qui empruntèrent au mobutisme ses techniques de mobilisation populaire par la musique et la danse traditionnelles.

En marge du politique

Ce tableau serait incomplet s'il ne prenait pas en compte l'actuel bouillonnement culturel, fait de recompositions du passé, de croisements et de métissages continuels, de créativités nouvelles aussi. Et, à propos des langues d'abord, l'Afrique n'a pas que subi le traumatisme d'adoption contrainte des modèles coloniaux. Elle se les est appropriés en faisant œuvre de traduction ou de transposition dans sa propre vision du monde. En témoigne l'abondance de la production littéraire - romans, pièces de théâtre et poésie notamment - en langue française, anglaise ou portugaise. Si des hommes comme Léopold Sédar Senghor ont milité pour un dialogue des cultures fondé sur l'affirmation et la reconnaissance de l'apport du monde noir à la civilisation universelle, d'autres se sont attachés à démontrer la capacité qu'avaient leurs propres langues de véhiculer la pensée européenne. La plus belle illustration en est la traduction en swahili de Hamlet de Shakespeare (enseigné depuis longtemps comme littérature swahili dans les écoles kenyanes et tanzaniennes), ou de Zadig de Voltaire, par l'ancien président tanzanien Julius Nyerere.

Le domaine des lettres n'est pas le seul concerné par ces nouveaux positionnements culturels de l'Afrique. Bien que cela éloigne quelque peu du sujet principal, il convient tout de même de noter que le cinéma africain attire aujourd'hui une grande attention et que les meilleurs de ses réalisateurs (un Sembene Ousmane ou un Idrissa Ouedraogo, par exemple) se sont taillé une réputation internationale. D'autres aspects de la créativité culturelle contemporaine méritent d'être signalés : l'art (sculpture et tissage en particulier) et la musique africaine s'exportent aujourd'hui dans des grandes métropoles européennes ou américaines. De la musique qui se joue avec des instruments dits traditionnels - de percussion, tels que les tambours ou tam-tam de différentes variétés, ou à cordes tels que le sanza, que l'on trouve dans presque tous les pays forestiers - à celle que l'on danse dans les boîtes de nuit branchées, l'Afrique offre une panoplie d'artistes et d'orchestres dont seule une étude approfondie pourrait illustrer la vitalité.

Dans le domaine des religions, on assiste aussi à d'importants bouleversements de l'ordre ancien, dominé par les grandes institutions traditionnelles, l'islam et le christianisme des seules obédiences catholique ou protestante. S'agissant de l'islam, d'abord, on doit tenir compte de ses différentes composantes : rites ou écoles juridiques, confréries, mouvements réformistes. L'ouest et l'est du continent se distinguent par exemple par le fait que le premier est majoritairement de rite malékite, le second étant principalement acquis au shaffi'isme. Mais ils partagent une forte tradition d'organisations confrériques (qadiriya, shadhiliya, pour ne citer que les tendances dominantes) qui ont joué et jouent encore un rôle primordial dans les processus de conversion. L'arrivée récente d'acteurs appelés arabisants ou wahhabites dans certains pays est un autre fait religieux à prendre en considération. Et, en ce qui concerne les religions chrétiennes, on est principalement frappé par un développement durable de prophétismes et de syncrétismes faisant intervenir des techniques de guérison à l'Africaine. A l'époque coloniale, déjà, un mouvement de ce type, appelé le kimbanguisme - du nom de son fondateur, Simon Kimbangu, autoproclamé prophète -, s'était déployé sur les deux rives du fleuve Congo, à la fois comme une nouvelle religion et comme cadre de contestation politique de l'ordre colonial. L'analyse anthropologique permet aujourd'hui de saisir le sens de ces mouvements et les enjeux culturels et politiques dont ils sont porteurs. L'arrivée d'un grand nombre d'autres types d'évangélisme est aussi à prendre en considération : témoins de Jéhovah, mouvements baptistes et pentecôtistes en provenance des Amériques. Au vu de leur multiplication, au regard aussi des moyens financiers mis en jeu (cf. Mission Handbook, notice 10013…), on serait tenté par l'usage d'une métaphore économique : le marché religieux est aujourd'hui des plus achalandés.

Où situer, enfin, certains mouvements marginaux tels que celui qui s'est créé chez les Rastafari, préconisant le retour en éthiopie (la nouvelle Babylone) ? Curieux mélange de genres, aussi, que celui de cette Nubian Hebrew Muslim Community, dont il faudrait comprendre le sens caché de son œcuménisme. Son fondateur est un Soudanais qui se réclame à la fois d'une descendance le rattachant à la généalogie du Prophète de l'islam et à l'histoire de la conscience noire telle qu'elle s'est développée dans les Caraïbes et aux états-Unis d'Amérique : Harlem Renaissance de W. E. B. Du Bois, Africa for Africans, Ethiopia Awake, Back to Africa. Et que dire du fameux afrocentrisme, un courant né dans le sillage de quelques universitaires afro-américains et qui semble susciter tant de passions dans certains milieux africanistes ? Ce nouveau courant nourrirait même le projet de réfutation de l'histoire africaine écrite par les Blancs. Un autre mythe de l'authenticité serait-il en train de naître ? L'idée de renaissance africaine, prônée notamment par le président sud-africain, Tabo Mbeki, résonne en tout cas comme une traduction politique d'un tel projet.

 

  
Bibliographies de ce chapitre
 


   
  L'économie de l'Afrique 

Bernard CONTE
Maître de conférences
Université Montesquieu ; Bordeaux IV

Les économies africaines sont généralement de faible dimension, relativement pauvres et extraverties. La fin du siècle a été désastreuse pour la majorité du continent. Les origines de la crise peuvent être situées à différents niveaux : (i) les caractéristiques structurelles héritées de la colonisation, (ii) la série de chocs externes qui a frappé le continent depuis la fin des années 1970 et (iii) les politiques menées par les gouvernements depuis les indépendances. Le résultat se mesure en termes de stagnation (voire de régression) économique, de marginalisation extérieure et d'endettement excessif2 . Après plus de vingt ans d'ajustement néolibéral et une aide extérieure soutenue3 , l'Afrique continue de susciter alternativement espérance et déception, au gré des retournements de conjoncture.

La colonisation

Pendant la période coloniale, l'Afrique s'est vu imposer un modèle de développement extraverti caractérisé par une spécialisation dans la production et l'exportation de produits primaires (agricoles, miniers) vers les métropoles et dans l'importation de produits manufacturés en provenance desdites métropoles4. Cette spécialisation engendrait une large dépendance des colonies aux fluctuations des cours internationaux des matières premières. C'est pour cela que la France et le Royaume-Uni avaient institué des systèmes visant à assurer une certaine stabilité aux recettes d'exportation de leurs colonies (caisses de stabilisation, "marketing boards"), la mise en valeur coloniale impliquant des investissements publics, principalement dans les infrastructures de transport, pour faciliter les échanges extérieurs.

L'héritage colonial

Après les indépendances, les dirigeants africains ont dû assumer l'héritage de la spécialisation coloniale appauvrissante et de la sous-industrialisation corrélative. Leur objectif était d'engager leur pays dans le processus de développement auto-centré et d'atteindre à des degrés divers l'indépendance économique, complément nécessaire de l'indépendance politique. Dans leur choix d'un modèle de développement, les élites ont été largement influencées par les thèses tiers-mondistes (structuralistes, radicales). L'idée fondamentale était que les relations économiques et financières entretenues avec les pays développés (et notamment les anciennes métropoles) s'avéraient porteuses d'effets de domination et de blocage du processus de développement. Ces relations seraient principalement à l'origine des distorsions structurelles et du dualisme des économies du Sud. Néanmoins, certains dirigeants ont reconnu que les relations Nord-Sud pouvaient également véhiculer des effets d'entraînement.

Les modèles post-indépendances

Pour l'essentiel, les modèles adoptés se réclamaient d'un certain socialisme, à l'exception notable de la Côte-d'Ivoire et du Maroc. Néanmoins, quels que soient les modèles, l'intervention de l'Etat a été déterminante dans le processus de développement. Cette intervention se justifiait, notamment, en raison de la nécessité d'obtenir des résultats rapides attendus par les populations, de la rareté des entrepreneurs privés nationaux et de l'impératif de drainer des fonds par la fiscalité ou par des emprunts. De plus, la coordination des efforts de développement impliquait la planification.

Etant donné les faibles opportunités offertes par une intensification de la spécialisation dans les produits primaires et le consensus portant sur son rôle moteur à l'intérieur du processus de développement, l'industrie s'est vue privilégiée, souvent au détriment de l'agriculture.

La priorité à l'industrie

Les stratégies d'industrialisation adoptées avaient en commun de se centrer - avec des approches différentes - sur un marché intérieur souvent étroit. Par exemple, la stratégie algérienne d'industrialisation s'est inspirée de l'expérience soviétique d'industrialisation forcée. L'idée était d'accorder la priorité à la création d'industries industrialisantes (industries lourdes : pétrochimie, sidérurgie), c'est-à-dire ayant des effets d'entraînement sur les autres, situées en aval dans les filières de production. La majorité des autres pays optèrent pour une industrialisation par substitution des importations, la valorisation des matières premières restant un objectif plus lointain. Le financement de l'industrialisation devait notamment s'opérer à partir du surplus dégagé par les exportations traditionnelles5.

Des économies de rente

Le système colonial était fondé sur l'exploitation des rentes issues du secteur primaire agricole ou minier. Les nouveaux Etats ont renforcé ce type d'activité en favorisant les exportations traditionnelles et ils ont créé ou utilisé des institutions existantes (caisses de stabilisation) pour maîtriser l'usage de la rente. Mais, officiellement destinée à servir le développement national, "cette rente est largement accaparée par les agents membres ou proches de l'Etat, qui la redistribuent à travers des réseaux à base clientéliste, ou est replacée de manière privée à l'extérieur"6. La bonne tenue des cours internationaux des matières premières dans les années 1970 a permis une relative redistribution de la rente jusqu'aux niveaux les plus bas de la hiérarchie sociale, à travers l'élargissement du secteur public ou le recrutement obligatoire des diplômés dans la fonction publique. Mais cette redistribution a créé un biais urbain ainsi que d'autres distorsions structurelles.

L'hypertrophie de l'agriculture d'exportation et du secteur tertiaire

La volonté de maximiser le volume de la rente a conduit au développement des cultures d'exportation (souvent une monoculture) à côté d'une agriculture de subsistance pas toujours auto-suffisante. En effet, certains pays ont importé massivement des produits alimentaires ou ont fait appel de façon récurrente à l'aide alimentaire internationale. Néanmoins, il apparaît globalement que l'agriculture africaine a pu faire face aux besoins alimentaires d'une population en forte croissance, mais cela par extension des surfaces cultivées plutôt que par augmentation de la productivité.

La distribution clientéliste de la rente a engendré une hypertrophie du secteur tertiaire à travers l'accroissement des effectifs et de la masse salariale de la fonction publique7 . A la fin des années 1970, les salaires des fonctionnaires absorbaient en moyenne 40% du budget de l'Etat, voire 70% dans certains pays. Au début des années 1980, la baisse de la rente va gripper le système.

De la croissance à la crise de l'endettement

Dans les années 1960 et 1970, certains pays d'Afrique (Maroc, Tunisie, Côte-d'Ivoire, Kenya) ont enregistré des taux de croissance supérieurs à ceux des pays d'Asie de l'Est. Ces performances sont dues à la bonne tenue des cours mondiaux des exportations ainsi qu'à la politique d'industrialisation par substitution des importations8 . Une série de chocs externes (baisse des termes de l'échange, hausse des taux d'intérêts réels…) frappa l'Afrique dès la fin des années 19709 . La majorité des dirigeants politiques refusa d'effectuer des réformes et tenta de perpétuer le système clientéliste par le biais d'emprunts extérieurs accroissant l'endettement. Cette fuite en avant entraîna une crise de la dette amenant un changement d'orientation du développement et le début de l'ère de l'ajustement.

L'ajustement comme nouveau modèle de développement

La crise de la dette et le changement d'orthodoxie dans la théorie économique marque donc le début des programmes d'ajustement structurel (PAS) et l'adoption des mesures libérales préconisées par le consensus de Washington. Il s'agit de réduire le train de vie de l'Etat, de supprimer le biais urbain pour rétablir l'équité entre ville et campagne, de privatiser le secteur public, de déréglementer, de libéraliser les échanges10 , etc… ainsi que d'effectuer des réformes institutionnelles. Les PAS, menés sous l'égide du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale, ont généralement permis le rétablissement (durable ?) de certains équilibres macroéconomiques, mais ils n'ont pas produit les résultats escomptés tant dans le domaine de la croissance que dans celui de la réduction de la pauvreté11 . En effet, l'Afrique est loin d'obtenir le taux de croissance annuel moyen de 7% qui lui permettrait de sortir du sous-développement et, par ailleurs, selon la Banque mondiale, le nombre de pauvres "devrait passer de 300 millions en 1999 à 345 millions d'ici à 2015" en Afrique subsaharienne, qui compte 34 des 49 pays les moins avancés (PMA)12 . En outre, les coupes claires dans les dépenses publiques engendrées par l'austérité budgétaire ont entraîné une profonde dégradation des systèmes d'éducation et de santé. De plus, le contrôle strict exercé dans le cadre des PAS sur la redistribution clientéliste a suscité l'apparition de nouvelles sources de rente (contrebande, culture et trafic de drogue, recyclage d'argent sale…) qui sont notamment à l'origine de conflits violents. Au total, il apparaît que plus de vingt années d'ajustement n'ont pas empêché la marginalisation du continent, bien au contraire.

Un continent marginalisé13

Au cours du demi-siècle écoulé, la place de l'Afrique subsaharienne au sein de l'économie mondiale s'est fortement dégradée en termes de PIB, de participation aux échanges internationaux et d'accueil des investissements directs étrangers (IDE)14 . L'Afrique subsaharienne compte aujourd'hui 10% de la population mondiale, contribue à 1% du PIB mondial, accueille 1% des investissements directs étrangers et effectue moins de 1,5% du commerce international15 . Cette marginalisation semble principalement due à une stagnation sur le long terme de la productivité qui a conduit, dans les meilleurs des cas, à une faible progression des revenus moyens et, dans les autres, à une stagnation, voire à une régression, de ceux-ci. De plus, la stagnation de la productivité a engendré la marginalisation du continent par rapport aux flux commerciaux et financiers internationaux et a généré un endettement extérieur difficilement soutenable.

La situation économique de l'Afrique du Nord apparaît globalement meilleure que celle du reste du continent. La proximité géographique de l'Europe, les effets d'entraînement générés par les échanges et les délocalisations d'entreprises expliquent pour une large part ces meilleures performances.

Mais si les considérations précédentes conduisent à une vision pessimiste du développement de l'Afrique, on constate cependant l'apparition de nouvelles dynamiques porteuses d'espoir pour le futur.

La dynamique du secteur privé

Selon les bailleurs de fonds, le développement de l'Afrique doit être principalement suscité par l'initiative privée. " S'il est indéniable qu'une action gouvernementale et une assistance extérieure sont indispensables, seule une activité soutenue du secteur privé permettra aux pays africains d'atteindre durablement le niveau voulu de croissance "16 . Il s'agit donc de libérer l'initiative privée tant externe qu'interne. D'une part, l'Afrique doit faire en sorte d'attirer les investissements directs étrangers (IDE) à travers lesquels s'exprime principalement l'initiative privée externe. Pour ce faire, elle doit instaurer une économie de marché et sécuriser l'environnement des affaires afin de présenter une combinaison rentabilité-risque suffisamment attrayante pour les investisseurs potentiels17 . D'autre part, l'Afrique doit encourager, voire canaliser, les nombreuses initiatives entrepreneuriales locales qui se développent aux lisières de l'économie officielle18 .

La dynamique de la société civile

La dynamique de la société civile globale s'exprime parfois bruyamment lors de sommets mondiaux alternatifs (Gênes, Porto Alegre,…). Au Sud, la défaillance des Etats, les programmes d'ajustement austères et les processus de démocratisation ont ouvert la voie au développement de la société civile. Ainsi, " dans diverses catégories sociales, et notamment des catégories populaires, on assiste à un foisonnement d'organisations, d'associations, réseaux ou mouvements dont les membres cherchent à compenser les défaillances des pouvoirs publics par la prise en charge collective de leurs problèmes et où se construisent de nouvelles identités et se socialisent des valeurs de solidarité, de participation et de démocratie de base ; on retrouve ici tous les acteurs qui mettent en œuvre des expériences d'économie sociale et solidaire 19". Les activités déployées relèvent de l'économie populaire, qualifiée également d'économie informelle ou souterraine. Malgré l'existence d'une pluralité de définitions, il apparaît que le secteur informel recouvre l'ensemble des activités qui échappent (totalement ou en partie) aux règles légales (pénales, sociales et fiscales) et contractuelles (conventions collectives…) ainsi qu'à la comptabilité nationale.

L'économie populaire, située en marge de la régulation étatique, se compose de micro-entreprises souvent familiales, mais également issues de regroupements spécifiques (femmes, jeunes…). Les activités sont variées : "féminines, alimentaires (distribution, préparation, restauration, services personnels et matériel), et masculines, de réparation, de récupération et de recyclage des produits industriels, de transport, de transformation et de fabrication"20 . De plus, l'économie populaire comprend un volet social par lequel elle pallie d'une certaine manière les carences de l'Etat en matière de scolarisation et de formation des jeunes, d'intégration des exclus, d'assainissement…

L'économie populaire est devenue une réalité incontournable et constitue la forme principale d'activité productive pour la majorité des populations pauvres en Afrique. Elle représenterait environ 80% de l'emploi total et joue un rôle important dans la répartition des revenus. L'économie populaire représente l'ultime protection contre la pauvreté extrême, le chômage et la désintégration sociale.

En ce sens, les activités populaires jouent un rôle d'amortisseur des effets de la crise économique et de l'ajustement sur l'emploi formel. Leur importance grandissante en Afrique a conduit les institutions de Bretton Woods (IBW) à les prendre en considération et à les intégrer dans les préoccupations des programmes d'ajustement, notamment à travers le micro-crédit. De même, le Bureau international du travail (BIT) a mis l'accent sur le secteur informel qui, selon cet organisme, s'avère porteur d'adaptation, d'innovation et d'apprentissage. En effet, il s'agit d'un secteur dynamique, doté d'une forte adaptabilité à une demande faiblement solvable et caractérisé par de faibles investissements.

Il convient de signaler que les secteurs formel et informel sont étroitement interdépendants, caractérisés par des mouvements de va-et-vient qui suivent l'évolution de la conjoncture économique et par des relations de sous-traitance qui permettent aux entreprises formelles de profiter du dynamisme, de la flexibilité et des faibles coûts de production des micro-entreprises informelles. Certains affirment même que le secteur informel serait intégré à la mondialisation à travers la délocalisation des activités des firmes multinationales "vers des secteurs de faible coût en confiant la partie finale de leurs activités à des petits ateliers clandestins, derniers maillons d'une longue chaîne de production qui unit le formel à l'informel"21 .

L'économie populaire, laboratoire de la post-modernité22, témoigne du dynamisme économique et social des populations africaines les plus démunies, qui semblent vouloir prendre, dans une certaine mesure, l'initiative de leur développement. Cette nouvelle dynamique pourrait s'insérer efficacement dans le cadre d'un processus de développement plus large.

Un développement intégré

Devant les résultats plus que nuancés des PAS, particulièrement en Afrique, la Banque mondiale a proposé une nouvelle stratégie, dite de développement intégré. Cette stratégie met en avant la lutte contre la pauvreté en la liant aux allégements de dette (l'initiative pour les pays les plus pauvres très endettés, PPTE) à l'intérieur de cadres stratégiques de lutte contre la pauvreté23> (CSLP). De plus, elle vise à renforcer la participation de la société civile (et particulièrement des pauvres) à la définition des objectifs et à la mise en œuvre du processus de développement. De la sorte, les Africains se réapproprieraient leur avenir. Une manifestation continentale de cette démarche est constituée par le Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique (New Partnership for Africa's Development, NEPAD)24 , né de la fusion du Programme de renaissance de l'Afrique pour le millénaire lancé en janvier 2001 par l'Afrique du Sud, le Nigeria et l'Algérie, et du plan Oméga avancé en juin de la même année par le Sénégal. Toutefois, cette nouvelle approche s'inscrit dans le cadre néolibéral de l'ajustement car, selon les IBW, le respect des équilibres macroéconomiques, la bonne gouvernance, l'ouverture extérieure, etc., restent des préalables au développement intégré. Dans un tel contexte, on voit mal comment l'Afrique pourrait sortir de sa spécialisation appauvrissante et, par là même, du sous-développement.

Malgré tout, la société africaine ne cesse de révéler au monde sa capacité de créativité et d'adaptation. En dépit des multiples contraintes, l'Afrique semble en mesure de revendiquer sa place dans le XXIe siècle25.

 
   
Note:
2 Pour une présentation synthétique de l'Afrique subsaharienne, voir : Ph. Hugon. L'économie de l'Afrique, Paris, La Découverte, 2001.
3 Sur l'impact et l'efficacité de l'aide extérieure, voir : B. J. Lecomte (éd.) ; J.D. Naudet (éd.), "Survivre grâce à…, réussir malgré… l'aide", Autrepart, n° 13, La Tour d'Aigues, Ed. de l'Aube, 2000.
4 Sur ce thème voir par exemple : Samir Amin, L'impérialisme et le développement inégal, Paris, Editions de Minuit, 1976.
5 Sur l'expérience industrielle africaine voir : Michel Norro, Economies africaines, analyse économique de l'Afrique subsaharienne, Bruxelles, De Boeck université, 1998.
6 Ph. Hugon. L'économie de l'Afrique, Paris, La Découverte, 1993, pp. 21-22.
7 François-Régis Mahieu met l'accent sur les contraintes communautaires (pécuniaires, de temps…) assorties de sanctions qui semblent expliquer en partie la crise africaine. Voir : Les fondements de la crise économique en Afrique, entre la pression communautaire et le marché mondial, Paris, L'Harmattan, 1990.
8 Voir Dani Rodrik, Development strategies for the next century, presentation at the conference on 'Developing Economies in the 21st Century', Institute for Developing Economies, Japan External Trade Organization, January 26-27, 2000, in Chiba, Japan.
9 Concernant les chocs externes qui ont frappé l'Afrique entre 1970 et 1990, voir : Philippe Hugon (dir.), Guy Pourcet (dir.), Suzanne Quiers-Valette (dir.), L'Afrique des incertitudes, Paris, IEDES, PUF, 1995.
10 La dérégulation et la libéralisation des échanges prônées dans le cadre des PAS ont des effets déstabilisateurs notamment sur les systèmes fiscaux, préalablement assis sur la fiscalité de porte. Voir à ce propos : Jean-Marc Gastellu, Jean-Yves Moisseron, Guy Pourcet, Fiscalité, développement et mondialisation, Paris, Maisonneuve et Larose, 1999.
11 Sur les résultats de l'ajustement en Afrique, voir : Rolph Van der Hoeven (dir.), Fred Van der Kraaij (dir.), L'ajustement structurel et au-delà en Afrique subsaharienne, Paris, Karthala, 1995.
12 Banque mondiale, Communiqué de presse n° 2002/277/S.
13 Données statistiques sur l'Afrique : Banque mondiale, African development indicators, Washington DC, World Bank, 2002.
14 Pour un bilan, voir : OCDE, " Afrique : état des lieux ", Problèmes économiques, n° 2751, 6 mars 2002.
15 La part de l'Afrique dans les échanges mondiaux était de 5% en 1970.
16 Sur l'importance du secteur privé voir : Coalition mondiale pour l'Afrique, Le secteur privé… le chaînon manquant dans les stratégies de développement de l'Afrique ?, Washington CMA, 2001, citation p. 15.
17 Voir : S. Ibi Ajayi, Comment l'Afrique peut bénéficier de la mondialisation, Finances et développement, vol. 38, n° 4, décembre 2001, Washington, Banque mondiale, p. 6-9.http://www.imf.org/external/pubs/ft/fandd/fre/2001/12/pdf/ajayi.pdf
18 Sur le thème de l'entreprenariat africain, lire : Stephen Ellis et Yves-André Fauré, Entreprises et entrepreneurs africains, Paris, Karthala, 1995
19 Odile Castel, Le Sud dans la mondialisation. Quelles alternatives ?, Paris, La Découverte, 2002, p. 184.
20 Philippe Hugon, L'économie de l'Afrique, Paris, La Découverte, 1993, pp. 66-67.
21 Claude Llena, "Economie populaire, dans les pays de la périphérie, la nécessité de survie dessine aussi les contours de l'économie populaire ", Libération, http://www.liberation.com/omc/dico/germ_economie.php3 consulté le 20/08/2002.
22 Sur l'économie souterraine comme domaine d'invention de solutions alternatives au marché, voir Serge Latouche, L'autre Afrique. Entre don et marché, Paris, Albin Michel, 1998.
23 Voir à ce propos : Carine Lalmant, Les cadres stratégiques de lutte contre la pauvreté, Paris, HCCI, septembre 2001. http://www.cooperation-internationale.gouv.fr/lecture/etude_4.html
24 Le texte de présentation du NEPAD est disponible en français à l'adresse suivante : http://www.g8.gc.ca/genoa/docs/npda.pdf. Sur le thème de l'intégration, lire : Philippe Hugon, " Les économies en développement en regard des théories de la régionalisation ", Tiers Monde, n° 168, janvier-mars 2002.
25 Banque mondiale, Can Africa Claim the 21st Century ?, Washington, Banque mondiale, 2000.

 

  
Bibliographies de ce chapitre
 


   
  Histoire 

Elikia M'BOKOLO
Directeur d'études à l'EHESS

Très longue et sans cesse surprenante, telle apparaît l'histoire de l'Afrique. A ses deux extrémités, celle des commencements les plus anciens et celle des rebondissements les plus contemporains, c'est l'incertitude qui l'emporte, ouvrant la voie à des polémiques et des débats le plus souvent féconds et suscitant des recherches dont les acquis, même provisoires, remettent en question l'état de nos connaissances. Il en est ainsi des origines de l'homme, dont les limites, découvertes en Afrique, sont constamment repoussées plus loin dans le passé, de la mise en place des populations, sur laquelle les sources sont pauvres et de traitement difficile, ou encore, bien sûr, de la nature de la civilisation égyptienne, de sa place et de son rôle dans le devenir des autres civilisations africaines, débat vieux de plus de deux siècles et dans lequel les spécialistes continuent de ferrailler. Les temps présents ne laissent pas moins perplexe. A l'issue du XXe siècle, quarante ans après les temps forts et glorieux de la décolonisation, beaucoup se demandent, au regard des conflits qui secouent plusieurs régions d'Afrique et des difficultés générales de son développement économique et social, où va ce continent et si, comme s'interroge la Banque mondiale, "l'Afrique peut revendiquer sa place dans le XXIe siècle"26 . Entre ces deux extrémités, nos connaissances ont fait des progrès inouïs au cours des toutes dernières décennies et beaucoup reste encore à venir. Qu'il s'agisse des formes d'organisation sociale et politique, des techniques de production et des circuits commerciaux, des relations des sociétés africaines entre elles et avec les autres continents et civilisations, des pratiques culturelles et religieuses, nous sommes bien en état de dire, contre des idées reçues longtemps considérées comme évidentes, que les peuples d'Afrique ont une histoire, leur histoire, ni plus que d'autres peuples, ni moins qu'aucun autre peuple.

Peuples et états

Le domaine politique, qui a attiré très tôt l'intérêt des spécialistes, reste de loin le mieux connu. Cette histoire n'est pas simple, car les formations politiques qui se sont succédé en Afrique ont revêtu les formes les plus diverses : l'état n'a pas été le seul mode d'organisation politique et, là où des structures étatiques se sont constituées, elles ont varié considérablement dans l'étendue et la gestion de leurs assises territoriales comme dans la nature de leurs ressources et l'équilibre entre les pouvoirs. Avant l'intégration brutale de l'Afrique dans les grands flux du négoce mondial, trois zones et axes majeurs ont été le site privilégié où se sont développés les états les plus connus : l'Afrique des hautes terres, de l'Abyssinie aux Grands Lacs ; l'Afrique soudanaise, du Cap-Vert aux pays tchadiens ; les savanes du sud, du Congo au Mozambique.

C'est dans l'Afrique des hautes terres, et plus particulièrement sur le plateau abyssin, que l'on trouve la continuité la plus longue dans le processus de production et de reproduction des états. Comme l'attestent en particulier les nombreux monuments de forme pyramidale qu'on rencontre sur la côte érythréenne et dans le nord de l'Ethiopie, le royaume d'Axum, qui connut une très longue prospérité du IIIe au VIe siècle de l'ère chrétienne, a été assurément l'héritier du royaume nubien de Méroé, lui-même intimement lié à l'Egypte ancienne. En même temps que cette filiation égyptienne, on relève, parmi les mythes fondateurs du royaume, des liens de parenté directe avec la reine de Saba : la dynastie salomonide, qui exerça le pouvoir du IVe au VIIe siècle, renforça ce mythe car elle se disait issue d'Ibn al-Hakim, le Fils du Sage, né des amours de Salomon et de la reine de Saba ; tous les rois chrétiens qui, malgré les déplacements du centre de gravité de leurs états, ont régné sur ces terres jusqu'à Hailé Sélassié ont cherché à légitimer leur pouvoir en reprenant ce mythe à leur compte.

L'Afrique soudanaise, pour sa part, affiche une série impressionnante d'états de plus en plus puissants et de plus en plus étendus à mesure qu'on avance dans le temps : le Ghana, fondé par des Sarakolé peut-être dès le IIIe siècle, mentionné par les textes arabes au VIIe, florissant jusqu'à sa conquête par les Almoravides à la fin du XIe ; le Tékrour, fondé vers 800, converti à l'islam au XIe siècle, redevenu païen au XIIIe, avant d'être conquis par le Mali ; le Mali précisément, cité par les Arabes au Xe siècle, mais dont le rayonnement commença au XIIIe siècle sous l'impulsion de Soundiata Keita, guerrier irrésistible, dont d'innombrables griots chantent aujourd'hui encore les exploits ; le Songhay enfin, dont la superficie couvrirait les terres actuelles du Sénégal, du Mali et du Niger, et dont les principales cités, Tombouctou et Gao, étaient réputées dans l'ensemble du monde musulman comme de riches métropoles commerciales et de féconds foyers intellectuels. Plus à l'est, le Kanem se fit connaître à partir du XIe siècle et conserva sa puissance jusqu'au XIVe.

Au sud de la grande forêt qui occupe le bassin du Congo, le royaume kongo et l'empire du Monomotapa (Mwene Mutapa), dont l'origine et la chronologie restent controversées, étaient des états puissants dont la richesse, l'organisation et le raffinement surprirent les premiers Portugais arrivés sur les côtes africaines à la fin du XVe siècle et étonnés de rencontrer des sociétés et des gens civilisés jusqu'à la moelle des os.

Ce rapide panorama, où ne figurent que les états les plus connus, soulève beaucoup de questions. D'abord, pourquoi des états sont-ils apparus dans certaines régions plutôt que dans d'autres ? Cette question est largement biaisée dans la mesure où elle repose implicitement sur l'idée, fort en vogue parmi les historiens et intellectuels anticolonialistes et parmi les nationalistes africains sensibles au problème de la construction de l'état après la colonisation, selon laquelle l'état constituerait la forme la plus raffinée ou la plus solide d'organisation politique. Cependant, dans la plus grande partie de l'Afrique, ce qui dominait dans ces siècles reculés, ce n'étaient pas des états, mais d'autres structures politiques et sociales - villages fondés sur des lignages ou des clans, chefferies, cités-états, dont l'organisation n'était pas moins complexe et la gestion moins difficile que celles des états. Ceux-ci semblent avoir vu le jour dans des espaces réunissant plusieurs caractéristiques qui ne sont pas pour autant des conditions nécessaires et suffisantes pour la formation d'un état : une position avantageuse, existant avant l'état ou créée par l'état, par rapport aux courants commerciaux ; un peuplement suffisamment dense pour produire les richesses nécessaires au fonctionnement de l'état et à l'entretien des élites dirigeantes ; une population diversifiée tant par ses conditions d'existence que par ses activités (notamment les cas de coexistence entre pasteurs et cultivateurs) permettant à l'état de faire valoir ses fonctions d'arbitrage... La dimension des états et le mode d'organisation de l'espace, compte tenu des ressources techniques et des moyens de transport de l'époque, constituent une autre question dont l'actualité est liée aux difficultés qu'éprouvent les états issus de la colonisation à gérer leur espace. Dans les cas bien connus, les unités constitutives de l'état, quel qu'ait été le mode de leur acquisition (conquête militaire, arrangement diplomatique, fusion par suite d'alliances matrimoniales), bénéficiaient d'une très large autonomie et leurs liens avec le centre de l'état reposaient sur des marques symboliques d'allégeance, sur des prestations en produits, en force de travail et en combattants : c'est pourquoi beaucoup de ces états apparaissent comme des empires plutôt que comme des royaumes centralisés autour d'un chef tout-puissant. A cette question s'en ajoute aussitôt une autre, celle des ressources, essentiellement religieuses, mobilisées par les bâtisseurs d'état et les détenteurs successifs du pouvoir. Tous les récits de fondation renvoient à des gestes pleines de mystères qui reconnaissent aux fondateurs la maîtrise exceptionnelle de ressources et pouvoirs spirituels. Dans la gestion quotidienne et dans l'idéologie de l'état, toutes les situations religieuses se rencontrent : le christianisme, introduit à Axum au cours des années 330-360, devint l'idéologie officielle du pouvoir en Ethiopie, ce qui n'empêcha pas le pays de connaître des guerres de religion entre chrétiens et musulmans et de subir le règne de princes musulmans. Dans l'Afrique soudanaise, l'islam, introduit d'abord par les marchands berbères et arabes, devint une force politique à partir de la victoire des Almoravides sur le royaume de Ghana. Dès lors, rois et empereurs se présentèrent comme des musulmans zélés tout en continuant, souvent, à se livrer à des pratiques païennes. Inauguré par Baramendama Konaté, mansa (roi) du Mali au XIe siècle, le pèlerinage à La Mecque devint l'un des actes les plus significatifs des grands règnes : ceux du mansa Kankou Moussa (1324-1325) et de l'askiya Muhammad (1496-1497) firent la plus grande impression sur leurs hôtes arabes et la richesse dépensée par ces deux souverains accrédita le mythe du Bilad es-Sudan (Pays des Noirs) comme le pays de l'or par excellence.

Un continent ouvert au monde

Ces pèlerinages ne sont qu'un fait parmi d'autres attestant de l'ouverture de l'Afrique au monde. Il faut en effet éviter de céder à la tentation de voir l'Afrique comme un continent replié sur lui-même, longtemps fermé au monde et qui aurait été forcé de s'ouvrir au reste du monde, pour son bien ou pour son malheur, seulement aux époques moderne, par la traite esclavagiste transatlantique, et contemporaine, du fait de la colonisation. Mais la nature et le contenu de ces relations ont profondément varié entre deux périodes qu'il faut distinguer avant la colonisation.

Jusqu'à la fin du XVe siècle, l'Afrique a participé activement aux deux grandes économies-mondes qui structuraient les relations entre les états et les sociétés, celles de la Méditerranée et de l'océan Indien. Axum occupa ainsi une place exceptionnelle dans les échanges internationaux car, contrôlant le sud de la mer Rouge, il était le partenaire obligé des échanges entre la Méditerranée et l'océan Indien. Aussi loin qu'on remonte dans le passé, les rivages septentrionaux de l'Afrique ont toujours été associés aux flux commerciaux, humains, culturels comme aux conflits de tous ordres et aux processus de construction d'empires qui ont caractérisé l'histoire de l'espace méditerranéen. Les pays situés dans les profondeurs lointaines de l'Afrique n'ont pas manqué de participer à ces dynamiques. Les ports africains de la Méditerranée étaient en réalité les terminus de réseaux très étendus intégrant le Sahara, le Sahel et une partie de la zone forestière. En échange des marchandises venant du nord (produits alimentaires, métaux, cauris, chevaux, étoffes, voire esclaves blancs recherchés dans les cours africaines comme eunuques et concubines), l'Afrique exportait des biens tout aussi variés : épices, peaux, ivoire, cotonnades bleues, noix de kola, esclaves et, bien sûr, l'or en quantité telle qu'on se mit à croire dès le XIe siècle que "dans le pays de Ghana, l'or pousse comme des plantes dans le sable, comme poussent les carottes". Ce mythe de l'or et la soif de l'or en Europe occidentale furent les principales raisons qui poussèrent les Européens vers les côtes africaines. Du côté de l'océan Indien, de Mogadiscio au Mozambique actuel, l'archéologie a extrait des objets divers, le plus souvent de luxe, témoignant de courants d'échanges très anciens avec l'Orient proche, mais aussi avec la Chine et le Japon. L'or du Monomotapa fut l'un des produits les plus renommés avec les esclaves noirs, en très forte demande, notamment dans les plantations de canne à sucre d'Irak et dans les armées indiennes : le nombre des esclaves fut si élevé et leurs conditions de travail et de vie si terribles que, avant les exemples bien connus des marrons de la liberté du Nouveau Monde, l'Irak connut de nombreuses insurrections d'esclaves dont la plus importante, de 869 à 883, laissa des traces durables dans la mémoire de l'Orient arabe ; quant à l'Inde, la bravoure des esclaves noirs valut à certains d'entre eux, à partir du XIIIe siècle, des positions politiques éminentes dans plusieurs régions. D'une manière générale, le commerce des esclaves africains s'accrut à la suite de la diffusion de l'islam, ce qui explique leur présence aussi bien en Espagne et au Maroc que dans l'ensemble de l'empire ottoman.

Tout changea à partir du XVe siècle avec l'ouverture de l'océan Atlantique, dont l'une des conséquences fut le développement de la traite des esclaves sur une échelle jusqu'alors inconnue et pour des besoins strictement économiques. Expérimenté d'abord au large de l'Afrique, dans les îles du Cap-Vert comme à São Tomé e Principe, cet esclavage allait connaître son plus grand essor avec l'exploitation des colonies du Nouveau Monde. Ce moment particulier de l'histoire de l'Afrique revêt une importance majeure et n'a cessé de susciter, dès les premiers embarquements d'esclaves, les débats les plus passionnés. Des hommes avaient-ils le droit d'asservir d'autres humains au seul motif qu'ils étaient physiquement différents d'eux ? La traite fut intimement liée au préjugé de couleur, selon le langage de l'époque. Sous ses formes religieuse, idéologique et prétendument scientifique, le racisme moderne trouve ainsi ses fondements dans ce commerce peu commun. Combien, par ailleurs, le continent africain a-t-il perdu d'hommes dans ce trafic : 10, 20 ou 100 millions ? Et sur quelle base s'appuyer pour procéder à cette comptabilité macabre : sur le nombre des esclaves effectivement parvenus aux Amériques ou sur l'ensemble de la chaîne de mise en servitude, depuis les guerres de capture et leurs cortèges de morts jusqu'aux meurtrières révoltes tout au long de la route des esclaves ? Si la question des réparations dues à l'Afrique et aux descendants des esclaves africains est devenue si importante, c'est que cet esclavage transatlantique s'inscrit au cœur du processus qui a donné naissance au capitalisme moderne et, du même coup, au sous-développement du continent africain. Et le développement des économies atlantiques se poursuit sous nos yeux sous la forme de la mondialisation.

Ces processus restent cependant d'une grande complexité. Ainsi, lorsqu'au début du XIXe siècle l'Europe, engagée dans la première révolution industrielle, se résolut à interdire le commerce des esclaves, considéré désormais comme honteux, ce commerce prit une ampleur démesurée dans l'océan Indien, d'où certaines cargaisons gagnaient les Amériques par le cap de Bonne-Espérance, et, dans une moindre mesure semble-t-il, à travers le Sahara. Par une sorte d'ironie, le dernier sursaut du commerce négrier donna aux états européens assoiffés de matières premières, désireux de trouver des marchés et inquiets de posséder, en signe de puissance, des terres outre mer, l'argument humanitaire nécessaire à la conquête coloniale de l'Afrique.

La permanence des dynamiques africaines

On ne saurait cependant réduire l'ensemble des dynamiques des sociétés africaines à la seule problématique des traites négrières. En effet les sociétés africaines ne sont pas restées passives, en position de victimes, par rapport à ces chocs venus de l'extérieur. Le catalogue précis de toutes les réponses, parades et résistances opposées aux différentes étapes des traites esclavagistes reste à dresser : aux affrontements directs et aux fuites des populations, bouleversant les données visibles de la géographie humaine, il faut ajouter ces grands mouvements de résistance de caractère politique, inspirés de l'islam et du christianisme, et rejetant dans le même mouvement les négriers européens et leurs relais africains. Si elles ont certainement été déviées ici, bloquées là, les dynamiques de fond des sociétés africaines n'ont pas disparu pour autant. Qu'il s'agisse des peuples de langue bantoue ou des Peuls, des Khoikhoi ou des Pygmées, pour s'en tenir à ces quelques exemples, le cheminement des groupes humains à travers la terre africaine s'est poursuivi jusqu'à nos jours, en même temps que les processus complexes de leurs fractionnements et de leurs rassemblements. Dans le domaine encore peu exploré des techniques, le travail des métaux, les pratiques agricoles, le tissage et la poterie ont constamment gagné en productivité et en raffinement. Ce n'est pas par hasard que, au milieu du XIXe siècle, des observateurs avisés ont défini la ville de Kano comme " la synthèse de Birmingham et de Manchester ", les deux capitales britanniques de la métallurgie du fer et de l'industrie textile. Les contacts avec les Amériques et l'Asie ont introduit en Afrique toute une série de plantes, du manioc et du maïs à la banane ou aux oranges notamment, que les cultivateurs africains ont progressivement domestiquées et avantageusement intégrées à leurs cycles culturaux. Ces changements allèrent de pair avec des mutations sociales durables : apparition ou développement, selon les lieux, de l'esclavage interne ; division accrue du travail, induisant notamment une place particulière pour les femmes et pour les cadets ; stéréotypes accompagnant les clivages sociaux, par exemple entre les castes, et qu'on retrouve souvent, profondément enracinés, dans les préjugés actuels entre groupes sociaux ou ethniques. Au plan politique, on vit se multiplier, dans toutes les aires, des formations étatiques parfois en continuité avec les anciens états, quelquefois en rupture avec eux, le plus souvent dans une démarche d'innovation radicale, comme dans le Golfe de Guinée, dans la région des Grands Lacs ou à Madagascar. Certes, la structure de l'empire persista en certaines régions, comme dans les pays soudanais, en Ethiopie ou encore en pays lunda, au sud de la grande forêt et au contact de la frontière commerciale des marchands portugais. Mais la grande nouveauté fut l'émergence, lente dans la plupart des cas, brutale, dans les pays d'Afrique australe, d'états qu'on pourrait qualifier de nationaux. Dans la conjoncture relativement courte de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle, ce fut par les guerres répétées et au milieu de violences permanentes que se contruisit cet état-nation que fut le royaume zoulou, sous l'impulsion des armées de Chaka, dont l'exemple fut suivi par les autres bâtisseurs d'états en Afrique australe. Depuis le temps de son fondateur, Osei Tutu (ca.1680-1712/1727), jusqu'à la conquête britannique, achevée en 1900, le royaume Asante, dont l'histoire est très bien connue aujourd'hui, parvint à recouvrir la quasi-totalité du Ghana actuel. Tous les rois poursuivirent la même politique de construction de la nation, et pas seulement de l'état : l'utilisation simultanée de l'administration directe, dans les territoires centraux du royaume, et de l'administration indirecte, dans les régions périphériques, permit l'assimilation progressive à la culture et à l'identité Asante des populations récemment conquises ou intégrées au royaume ; tous les sujets du rois étaient formés à une même image de leur devenir, notamment grâce à l'Odwira (fête de l'igname), cérémonie annuelle regroupant à Kumasi, la capitale, les dignitaires et les représentants de toutes les régions et de tous les pays : à cette occasion, tous étaient instruits des valeurs fondatrices et de l'histoire de l'Asante et obligés de renouveler leur allégeance au roi ; l'ensemble du système était renforcé par un réseau de communications relativement dense, par une bureaucratie recrutée sur la base de liens de parenté et de compétences et par le contrôle permanent du roi sur les chefs des régions. Avec des nuances locales, ce système se retrouvait dans d'autres régions. La colonisation vint souvent briser ce processus et réactiver la singularité ressentie par les unités territoriales de base et par les communautés rétives à ces processus d'assimilation. Le phénomène ethnique trouva là l'une de ses bases, que d'autres facteurs allaient renforcer au cours de la colonisation et de la lutte pour l'indépendance et pour l'occupation du pouvoir.

L'Afrique contemporaine

La phase la plus récente - colonisation et décolonisation - de cette longue histoire suscite à son tour des débats d'autant plus passionnés que les hommes d'aujourd'hui croient n'être que les héritiers du passé le plus récent de leurs sociétés et s'empressent d'imputer à ce passé leur difficulté à construire un avenir qui leur soit propre. Il faut pourtant tenter d'évaluer à sa juste mesure la part de la colonisation.

Certes, dans toutes les régions de l'Afrique, la colonisation revêtit une brutalité extrême, confinant parfois, dans le bassin du Congo, en Afrique orientale et australe, à des massacres qui pourraient se voir attribuer la dénomination de génocides. Ayant éliminé tous les autres candidats à l'hégémonie sur le continent africain - plus spécialement les Arabes et les Indiens - , les colonisations européennes eurent pour effet d'arrimer durablement le continent africain au seul capitalisme occidental. Au regard de l'historien, pour qui tout est sujet au changement, rien n'indique que ce processus soit irréversible. En dehors de quelques exceptions telles que le Sénégal, l'Afrique du Sud et les territoires d'occupation portugaise, la colonisation européenne a occupé une tranche de temps relativement courte, représentant moins d'un siècle, entre la deuxième moitié du XIXe siècle et le milieu du XXe. Un courant de l'historiographie africaine de l'Afrique a ainsi considéré, avec des arguments de poids, que la colonisation européenne n'a été dès lors qu'une sorte d'épisode, voire de parenthèse, après laquelle l'histoire (pourrait) recommencer. Avec d'autres arguments, tout aussi convaincants, un courant différent de cette historiographie s'est efforcé de démonter les mécanismes de la rupture coloniale et de démontrer comment l'Europe a sous-développé l'Afrique et l'a réduite à l'état dans lequel elle se trouve aujourd'hui.

Attentives à défricher les voies de l'avenir, les élites intellectuelles et politiques africaines sondent constamment dans ces multiples directions avec les tentations contradictoires consistant à s'abandonner aux idéologies et discours aujourd'hui dominants, pour lesquels l'Afrique n'est qu'un objet dans la vie internationale, ou au contraire à parier sur la renaissance certaine du continent et des peuples africains. Si, comme on le dit, ce sont bien les hommes qui font l'histoire, laissons la parole aux peuples africains et accordons-nous le privilège de la surprise. L'Afrique, après tout, n'a-t-elle pas victorieusement survécu aux traites esclavagistes, aux colonisations, aux guerres d'indépendance et aux despotismes contemporains ? S'il lui manque quelque chose, c'est peut-être d'ajouter à cette capacité de résistance bien éprouvée une capacité d'invention de réponses africaines positives, originales, viables et efficaces.

 
   
Note:
26 L'Afrique peut-elle revendiquer sa place dans le XXIe siècle ? , Washington, Banque mondiale, 2000.

 

  
Bibliographies de ce chapitre
 


   
  Organisation politique et relations inter-pays  

Comi M. TOULABOR
Chargé de recherche FNSP

S'il y a des états dont l'organisation politique projette assez bien à l'extérieur leur propre image interne, ce sont bien les états africains. Les relations interétatiques et les politiques d'intégration régionale semblent être la résultante des structures étatiques et des politiques internes. Ainsi apparaît une interaction et une corrélation entre les deux volets du thème, que l'on est tenté d'opposer au premier abord. Jusqu'aux alentours des années 1990, confondant état et nation, les dirigeants africains avaient compris que l'état-nation devait se forger dans l'unité, voire dans l'unicité, plutôt que dans les diversités et les différences régulées par des institutions appropriées et fortes. Les états africains sont, en matière d'organisation politique interne et d'interrelations, d'une inertie tout aussi déconcertante que leur volontarisme à tous crins, mais ils doivent composer de plus en plus avec les acteurs de la société civile émergente.

Difficile organisation et institutionnalisation des états

Si l'on veut dresser un bilan sans concession des états africains subsahariens en matière d'organisation politique au sens large, à part quelques exceptions, l'expression d'état mou de Gunnar Myrdal, inventée à la fin des années 1960 pour les caractériser, semble encore de mise. Par cette formule, il entendait l'absence générale de discipline sociale dans les pays sous-développés27. Cette absence de discipline se traduit par des carences législatives, particulièrement en ce qui concerne la mise en œuvre et le respect de la loi : absence d'obéissance aux règlements et directives édictées par l'autorité, fréquentes collusions entre cette autorité, les individus puissants, et les groupes de personnes dont elle devrait contrôler les actes, et enfin tendance sensible, dans toutes les couches de la population, à résister au contrôle de l'autorité publique et à ses voies et moyens. Le concept d'état mou inclut aussi la corruption, phénomène qui paraît aller de pair avec la croissance dans les pays sous-développés " . Il en était arrivé à la conclusion prophétique que, "en l'absence d'une plus grande discipline sociale, le développement se heurtera à d'énormes difficultés, et en tout cas, se trouvera retardé"28 .

Trait pour trait, la description de l'économiste suédois a accusé des aggravations depuis plus d'une trentaine d'années, les plans d'ajustement structurel des années 1980, avec leur néolibéralisme qui induit le moins d'état possible, ayant complètement bridé les fonctions régaliennes de celui-ci. Cependant, les émeutes de la faim qui avaient ensanglanté certaines capitales africaines dans les années 1980 rappellent encore combien les populations étaient réfractaires à cet état minimal. Mais lorsque, dans les années 1990, les institutions de Bretton Woods redécouvrent l'état à réhabiliter, du moins dans ses fonctions élémentaires de souveraineté, il y a longtemps que son existence même, malgré une abondance de simulacres d'institutions rationnelles, était menacée par l'inefficacité et la corruption, l'incompétence et le manque de conscience professionnelle, l'absence d'autorité et l'instabilité des normes.

Par exemple, en l'espace de quatre décennies d'indépendance, les états africains en sont pour la plupart à leur quatrième ou cinquième Constitution. Loin d'organiser effectivement les différents pouvoirs, leurs relations et les modalités de leur exercice, et de consacrer les libertés individuelles et collectives, ces Constitutions étaient plutôt de véritables faits unilatéraux, soumis néanmoins à des référendums onéreux, consacrant la détention viagère du pouvoir du Prince, souvent issu de ces coups d'état homériques à répétition dont le continent a le secret. Que l'existence de la Constitution donne à ces régimes autoritaires un visage démocratique à l'extérieur et le sentiment de participer à la culture étatique universelle, où sont requises ces procédures constitutionnelles de légitimation du pouvoir, est un fait avéré. Cependant, il apparaît que ce sont la stabilité de la norme et son effectivité qui sont lourdement oblitérées. Avec ce paradoxe, voulu ou non, que "la Constitution non seulement légitime fort peu le gouvernant, mais légitime surtout le rôle subordonné des sujets, les justifie, selon l'ordre obligatoire exprimé par le droit, dans leur dépendance politique. C'est finalement dans la Constitution que les masses paysannes et urbaines africaines se voient explicitement sanctionnées dans leur exclusion du processus politique"29.

On peut extrapoler le cas du Texte fondamental à des domaines tels que l'organisation des partis uniques, l'armée et la fonction publique, etc. Partout où l'on tourne le regard, on constate le même phénomène d'impuissance et d'inefficacité de l'état. Par exemple, peu ou pas structurés du tout, les partis uniques avaient des pratiques allant totalement à l'opposé de leurs intentions programmatiques, qui étaient de juguler le tribalisme, de forger l'unité nationale et d'impulser le développement économique. Le tribalisme et le régionalisme se trouvaient être reproduits à l'intérieur même de ces partis sans lesquels ils n'existeraient pas, ainsi que dans l'administration et dans les appareils d'état, structurellement et idéologiquement inséparables de ces partis uniques. Et on a le sentiment, faute d'études sérieuses, que le multipartisme d'aujourd'hui reconduit le même phénomène. Par ailleurs, pour répondre aux attentes légitimes de leurs populations en matière d'administration et aussi de démocratisation dans les années 1990, les dirigeants africains n'avaient trouvé mieux que de multiplier structures et institutions politiques et administratives et sociétés d'état (surtout dans les années 1970, avec le renchérissement des cours de matières premières), qui impressionnent autant par leur nombre que par leur inefficacité, alors que les états n'ont jamais été aussi mal structurés et les populations aussi mal administrées.

Intégration régionale ou fuite en avant ?

Corrélativement à cette impuissance organisationnelle, les états africains entretiennent peu de relations entre eux. Autant leurs relations sont denses et ostentatoires avec les anciennes puissances colonisatrices, autant leurs rapports entre eux sont, sinon d'une pauvreté affligeante, du moins décevants. A la suite de la création de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), en mai 1963, gelant et rigidifiant les frontières coloniales, ils ont multiplié des structures d'intégration régionale (SIR) censées les dépasser ou les résorber. Si le nombre de SIR au sud du Sahara est impressionnant (on en dénombre plus d'une centaine !), la difficulté majeure qui affecte la plupart d'entre elles tient en général aux manquements de leurs membres envers l'application loyale et complète de nombreux protocoles et décisions de ces organisations. Parmi le plus élémentaire de ces manquements, il faut citer le non-versement des cotisations, devenu un fléau récurrent dans les SIR. C'est que, inscrits dans une multitude de SIR, les états-membres oublient souvent de verser leur obole, une tâche rendue de plus en plus difficile dans un contexte de diète financière.

Comme le note Marc-Louis Ropivia, "alors que l'Afrique n'a pas encore achevé d'établir le bilan catastrophique de la plupart de ses institutions régionales, ses plus hauts responsables préconisent allègrement l'édification en 2025 d'une ambitieuse Communauté économique africaine dont le théâtre serait le continent tout entier (traité d'Abuja, 1991)"30. Ainsi en est-il de l'UDEAC, tombée dans l'oubli dès sa création en 1964 et ressuscitée en 1993, grâce à l'action de la Banque mondiale et surtout, de la Coopération française. Mais les tensions politiques qui affectent l'Afrique centrale, et bien avant elles la mauvaise volonté des états-membres malgré un volontarisme intégrateur plutôt déclaratif, font que cette SIR "n'existe pas, sinon sur le papier"31 . En revanche, la SACU/CMA, dominée par l'Afrique du Sud, semble relever le pari, malgré des résultats limités32 .

Plus concrètement et globalement, il est inutile de dire que le bilan est médiocre en matière de politique de circulation des biens et des personnes, de réalisation du marché commun et de mise en place d'un tarif extérieur commun, de surveillance multilatérale et d'organisation de la convergence des performances et des politiques macroéconomiques, d'harmonisation des législations et, enfin, de coordination des politiques sectorielles nationales. Il suffit par exemple de traverser les frontières nationales de la CEDEAO pour se rendre compte combien les agents des services des douanes sont réfractaires à la circulation des biens et des personnes, en dépit de l'instauration en décembre 2000 d'un passeport CEDEAO. Cependant, si l'intégration par le haut, à travers les SIR, semble être largement mitigée, on note en revanche une prolifération de flux transfrontaliers de marchandises et de personnes, créant ainsi, par le bas, une intégration non officielle. Pour les populations, plutôt que des obstacles, les frontières sont de véritables ressources, surtout lorsqu'elles relèvent de zones monétaires différentes33 , entraînant leur criminalisation à travers toutes sortes de trafics mafieux de drogue, de fausse monnaie, la vente d'enfants, etc.

Que faire face à l'impuissance de l'état ?

L'impuissance de l'état africain est assez irritante et exaspérante face aux tâches monumentales de développement politique et économique qui l'attendent et aussi face à la montée des fléaux qui arrivent de toutes parts : le sida, qui touche plus de 28,5 millions d'Africains subsahariens, soit 80 % des séropositifs dans le monde, la paupérisation sensible, qui entraîne pour les populations un développement de stratégies de survie à la limite de la morale, pour le moins qu'on puisse dire.

Depuis les années 1980, avec les plans d'ajustement structurel, les institutions de Bretton Woods n'ont pas de solutions probantes à proposer et les tentatives de réformes initiées de l'intérieur par les états eux-mêmes n'ont pas, non plus, amélioré leurs performances administratives. Autrement dit, l'état mou perdure dans tous ses états et cherche à s'accrocher au wagon de la mondialisation dans une débauche d'énergie comme la démocratie, la décentralisation et la coopération décentralisée, Internet et l'OHADA (Organisation pour l'harmonisation des droits des affaires en Afrique), le NEPAD (Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique), l'Union africaine, etc. qui ne sont, pour le moment, que des révélateurs de l'état mou dans toute sa puissance.

C'est que les élites dirigeantes africaines ont oublié deux cristallisations fondamentales. La première est que l'état africain doit être pionnier, comme son prédécesseur. Quoi qu'on puisse reprocher à l'état colonial, pour civiliser et mieux exploiter, il avait cherché à conquérir et à contrôler son espace territorial par une couverture horizontale et verticale des sociétés colonisées. Les états mous n'ont pas cette centralité et ne semblent même pas en manifester l'intention, alors qu'en matière de violence et de répression, d'arbitraire et de cruauté, ils sont tout aussi imbattables que les états coloniaux. La recherche permanente de cette centralité doit constituer la raison d'être de l'état africain, voire même sa raison d'état.

La deuxième cristallisation est qu'au centre de toute organisation et de toute institution, il y a les hommes, plus exactement les élites dirigeantes d'abord, même si pour leur pérennité politique elles doivent passer des compromis stratégiques avec les gouvernés. Ce sont elles qui, par la force de l'histoire, détiennent la gouvernementalité, pour employer un terme propre à Michel Foucault34. Le rôle et la responsabilité des détenteurs de la gouvernementalité étant essentiels, il se pose alors la question de leur qualité, certes en termes de compétence, mais surtout en termes éthiques et moraux, c'est-à-dire leur honnêteté et leur intégrité. Lorsque l'on parle, de façon récurrente, de la corruption comme facteur lourd des dysfonctionnements des états africains et de l'échec du développement - donc une corruption qui a atteint un degré tel qu'elle change complètement la nature de l'état -, jaillit par ricochet le problème de l'honnêteté des agents de l'état et des hommes politiques africains, qui ne peut plus ou pas être évacué. Il ne s'agit pas ici de l'éthique de la fonction publique35 dans un sens éthéré, mais bien de l'éthique personnelle et concrète des individus. Pour que l'état mou devienne un état fort et centré, c'est-à-dire institutionnellement structuré et organisé, doté d'une crédibilité morale et sociale et d'une universalité juridique, on ne peut pas faire l'économie de la question. L'avenir de l'Afrique se joue à ce niveau essentiel, avant toutes les autres considérations idéologiques, économiques, sociales, juridiques, culturelles et politiques. Sinon, les médecines proposées dans les grands colloques, dans les ouvrages savants et par les astrologies érudites risquent de tomber dans le tonneau des Danaïdes, et avec elles l'annulation de la dette et les aides publiques au développement.

Notons toutefois que, lorsque les Africains descendirent en masse dans la rue, dans les années 1990, ils firent coïncider leurs demandes démocratiques avec des dénonciations, souvent violentes, de la mal-gouvernance et de la corruption. Ces émeutes et ces violences, notamment chez les jeunes, sont des modalités politiques d'appropriation de l'état, sommé de jouer pleinement de son rôle national et international. C'était le début de la naissance de véritables cultures politiques, moins inhibées qu'hier, et de l'émergence de sociétés civiles. C'est que les Africains veulent être des citoyens à part entière, bien ancrés dans le local (ici, l'état national) et le global (ici, l'intégration régionale) et non entièrement à part, comme le leur avaient prescrit les dictatures d'antan et, aujourd'hui encore, certaines démocraties de façade. C'est dans un rapport de force entre l'état et la société civile que les deux cristallisations majeures que l'on vient d'évoquer peuvent se réaliser et se consolider, pourvu que des puissances, surtout externes, ne viennent perturber et instrumentaliser ce rapport de force porteur de modernité politique. Dans tous les cas, l'état mou, pour sa propre survie, doit compter avec l'autonomisation et les exigences de plus en plus grandes des acteurs de la société

 
   
Note:
27 Gunnar Myrdal, " L'état mou dans les pays sous-développés ", Revue Tiers-Monde, X, janv.-mars 1969, p. 3.
28 Ibid.
29 Yves André Faure, " Les constitutions et l'exercice du pouvoir en Afrique noire. Pour une lecture différente des Textes ", Politique africaine, 1, janvier 1980, p. 48.
30 Marc-Louis Ropivia, " Institutions déliquescentes et espace éclaté : quelle intégration régionale en Afrique centrale ", in Daniel Bach (dir.), 1998, [donné en biblio générale], p. 175.
31 Roland Pourtier, " La rénovation de l'UDEAC : sens et non-sens de l'intégration en Afrique centrale ", In Daniel Bach (dir.), 1998, [donné en biblio générale], pp. 185-197, et Béatrice Hibou, " Contradictions de l'intégration régionale en Afrique centrale ", Politique africaine, 54, juin 1994, pp. 66-73.
32 Peter Takirambudde, " Les stratégies rivales de la SADC et de la ZEP/COMESA ", in Daniel Bach (dir.), 1998, [donné en biblio générale], pp. 215-226, et Colin McCarthy, " L'Union douanière d'Afrique australe et la Zone Rand ", in Daniel Bach (dir.), 1998, [donné en biblio générale], pp. 227-240.
33 Cf. entre autres Bruno Stary, " Rentes et ressources frontalières : le cas des échanges Ghana-Côte-d'Ivoire ", in Daniel Bach (dir.), 1998, [donné en biblio générale] ; Janet MacGaffey et Rémy Bazernguissa, " Réseaux personnels et commerce transfrontalier : les migrants zaïrois et congolais ", in Daniel Bach (dir.), 1998, [donné en biblio générale] ; Sylvie Bredeloup, " L'aventure contemporaine des diamantaires sénégalais ", Politique africaine, 56, décembre 1994, pp. 77-93.
34 Il entend par là, avant toute autre chose, " l'ensemble constitué par les institutions, les procédures, analyses et réflexions, les calculs et les tactiques qui permettent d'exercer cette forme bien spécifique, bien complexe, de pouvoir, qui a pour cible principale la population, pour forme majeure de savoir l'économie politique, pour instrument technique essentiel les dispositifs de sécurité ". Michel Foucault, " La gouvernementalité ", Le Magazine littéraire, 269, septembre 1989, p. 102.
35 UNDP, " L'éthique de la fonction publique en Afrique ", vol. 1, New York, 2001.

 

  
Bibliographies de ce chapitre
 


   
  Population, sociétés et santé en Afrique 

Philippe ANTOINE
Directeur de recherches à l'IRD

L'évocation des questions de population en Afrique subsaharienne renvoie souvent à une image surannée : une population essentiellement rurale, jeune, à très forte natalité, où le mariage est précoce ; la parenté intervient dans tous les domaines de la vie ; enfin, la mortalité y reste particulièrement élevée. Et pourtant, que de changements depuis les années 1960 ! Les sociétés africaines sont traversées en profondeur par une série de mutations : monétarisation accrue des rapports productifs et sociaux, accroissement des migrations internes et internationales, progrès de la scolarisation, en particulier des jeunes filles, diffusion via les médias d'autres modèles culturels. Sur le plan démographique, la transition est bien amorcée : à l'image d'une Afrique figée, se substitue progressivement celle d'une Afrique du changement, marquée par la tendance sur le long terme à la baisse, à la fois de la fécondité et de la mortalité, et par l'urbanisation. Mais la situation est encore loin d'être idyllique car, en peu de temps, l'Afrique subsaharienne est passée d'un contexte traditionnel de crises latentes de subsistance à de nouvelles inquiétudes, liées aux conséquences de la restructuration économique mondiale, à la persistance de la récession économique et à la propagation du sida.

La récession économique des années 1980 perdure et touche l'Afrique subsaharienne au moment où ce continent arrivait à une phase décisive de sa transition démographique, celle où, la mortalité ayant déjà largement diminué et la fécondité commençant à baisser, le rythme annuel d'accroissement naturel était à son maximum. C'est une des raisons, - et non la seule loin de là - pour lesquelles la crise économique y est bien plus ressentie que dans les autres régions du monde.

Une circulation migratoire accrue alors que la croissance urbaine semble se ralentir

Le rythme de croissance de la population urbaine a atteint presque 5 % par an en Afrique au début des années 1960. Cette croissance s'est ralentie progressivement, résultant de plus en plus du mouvement naturel. Déclin de la fécondité et ralentissement de l'exode rural se conjuguent pour expliquer cette variation du rythme de croissance de l'urbanisation. Les migrations ne se sont pas fortement ralenties pour autant. Bien au contraire, les déplacements restent intenses, seulement le départ des uns compense davantage l'arrivée des autres. En Afrique de l'Ouest, au début des années 1990, les flux du monde rural vers les capitales se sont fortement ralentis. A contrario, les flux en sens inverse, de la capitale vers le milieu rural, deviennent assez importants ; on observe même, dans certains pays, un exode urbain, mais il n'en demeure pas moins que de plus en plus de ruraux ont eu une expérience urbaine au cours de leur vie. Le retour au village sert davantage de recours aux difficultés d'insertion en ville, quitte à tenter une nouvelle expérience urbaine par la suite. Le processus général d'insertion urbaine est articulé autour de deux pôles : l'accès au travail et l'instruction. L'exercice d'un emploi rémunéré joue un rôle central dans le processus d'insertion, tant pour accéder à un logement que pour constituer une famille. Quant à l'instruction, c'est elle qui est censée donner l'accès aux meilleurs emplois et expliquer les différences dans les comportements démographiques et sociaux.

Dans le domaine des migrations internationales, les flux de migrants vers les pôles d'attraction traditionnels, telle la Côte-d'Ivoire pour les Burkinabé, par exemple, ont nettement diminué d'intensité. Les flux semblent se diversifier vers différents pays occidentaux, comme l'Italie ou l'Espagne, voire les Etats-Unis, mais les migrations entre pays africains représentent encore l'essentiel des flux internationaux. Outre que ceux-ci tendent à se féminiser, ils associent aux migrations de travail les mouvements de populations déplacées et réfugiées engendrés par la multiplication des conflits, crises politiques et guerres civiles, notamment en Afrique centrale.

Une fécondité qui diminue en ville et s'infléchit en milieu rural

La baisse de plus en plus sensible de la fécondité en Afrique résulte en grande partie de la progression rapide de la scolarisation féminine et de la baisse de la mortalité dans l'enfance. Quelques exemples chiffrés : l'indice synthétique de fécondité passe au Kenya, entre 1989 et 1998, de 7 à 5,1 enfants par femme en milieu rural et de 4,8 à 3,1 en ville. L'évolution est de moindre ampleur au Sénégal où, entre 1986 et 1997, la fécondité est passée à la campagne de 7,3 à 6,7 enfants et, en milieu urbain, de 5,6 à 4,2 enfants par femme.

Dans certains pays, le recul important de l'âge au mariage explique cette baisse de la fécondité. Ce recul de l'âge à la première union est surtout net en milieu urbain, mais il commence à être perceptible dans certains milieux ruraux. Le recours aux méthodes contraceptives reste encore relativement restreint et on relève une tendance à contrôler la fécondité plutôt par un espacement accru entre les naissances que par une contraception d'arrêt. La fréquence du recours à l'avortement est certainement grande, mais avec tous les risques encourus par une pratique qui reste clandestine.

Longtemps, on a appréhendé l'évolution de la fécondité en Afrique à travers ses composantes naturelles (allaitement, aménorrhée, etc.), délaissant ainsi les explications liées aux facteurs macrostructurels. Les nouvelles politiques économiques, qui accroissent les inégalités entre pays et entre catégories sociales au sein du même pays, contribuent à mettre en évidence la primauté de ces facteurs. La baisse de la fécondité est censée résulter d'une amélioration du contexte économique et social, puissant facteur d'élévation de l'instruction et d'évolution du statut des femmes. On aurait donc pu craindre que la crise contrecarre cette évolution. Or, il n'en est rien, mais n'assiste-t-on pas au développement d'un malthusianisme de la pauvreté ?

La mortalité baisse alors que la situation sanitaire semble se détériorer

Même si, depuis la fin des années 1950, des progrès importants ont été réalisés dans le domaine de la santé en Afrique, il faut dépasser le simple constat d'une baisse de la mortalité qui se situait autrefois à des niveaux très élevés. Des actions de santé publique (vaccination en particulier) ont eu des répercussions importantes sur l'amélioration de l'espérance de vie de la population, en particulier pour la population urbaine. Ni la crise, ni les politiques d'ajustement n'ont engendré la remontée de la mortalité que nombre d'observateurs craignaient avant même de pouvoir la constater réellement : il n'y a pas plus de pays où la mortalité infantile augmente ou stagne que de pays où elle continue à baisser, et ces évolutions récentes, certes très contrastées, n'ont pas de rapport évident avec les différences d'acuité de la crise économique (en dehors du sida).

L'insuffisance des ressources allouées au secteur de la santé, conjuguée à un environnement naturel souvent défavorable, ont cependant conduit à une situation épidémiologique où cohabitent les maladies infectieuses et parasitaires typiques des pays en développement et les maladies dites de civilisation, caractéristiques des pays industrialisés. Le nombre de pathologies affectant les pays africains ne cesse de croître. Certaines maladies sont toujours bien présentes, comme les diarrhées, les affections respiratoires, le paludisme, qui sont les principales causes de recours aux soins. La rougeole reste une grande tueuse d'enfants, ainsi que parfois la méningite dans le Sahel. La lutte contre les maladies à vecteur enregistre des succès divers : relative réussite dans la lutte contre l'onchocercose, mais la trypanosomiase, que l'on croyait avoir éradiquée, s'étend. La lèpre et le choléra restent à l'état endémique. Mais, de plus, certaines pathologies, apparemment exotiques en Afrique, prennent de l'ampleur : maladies cardio-vasculaires, pathologies psychiatriques, maladies dégénératives, obésité, cancers du foie (dus aux hépatites) et du poumon (tabagisme). La persistance d'une très forte mortalité maternelle est malheureusement un bon indicateur des dysfonctionnements du système de santé.

Avec la crise, les inégalités s'accroissent, l'accès aux soins modernes devient plus coûteux, les dispensaires et les centres sociaux voient leurs moyens réduits. La stratégie des soins de santé primaire adoptée en 1978 et prônée par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) s'est révélée difficilement applicable. Au niveau de la fréquentation des services de santé, on observe également des inégalités importantes entre les catégories sociales. Le système de santé moderne exclut les couches les plus pauvres de la population par une privatisation de plus en plus marquée et la cherté des consultations et des prescriptions médicales. Des réseaux de santé parallèles se développent, comme le commerce illicite de médicaments qui constitue une réponse sociale des catégories défavorisées aux difficultés d'accès aux médicaments par les voies officielles. Le secteur de la santé, où le personnel ne perçoit qu'un maigre salaire, n'échappe pas à la corruption : sans passe-droit, sans relations, sans argent, un malade a peu de chances de se faire soigner. Les parcours thérapeutiques d'une grande partie de la population révèlent une approche pragmatique des systèmes médicaux, où les consultations auprès de la médecine occidentale s'articulent à la multiplication d'autres recours thérapeutiques : leaders religieux, guérisseurs, herboristes, etc.

Un risque majeur : le sida

Mis à l'épreuve, les systèmes de santé en Afrique le sont à l'évidence par l'apparition du sida, qui constitue un puissant révélateur de leurs défaillances. Cela dans des contextes où les ressources sanitaires (personnel, infrastructures, équipement) étaient généralement déjà nettement en deçà des besoins des populations mais aussi où ces dernières se trouvent quasiment exclues de l'accès aux progrès thérapeutiques qui, depuis l'AZT jusqu'aux trithérapies, tendent à libérer, dans les pays du Nord, l'infection au VIH de son pronostic létal. En effet, les firmes pharmaceutiques se montrent pour le moins réticentes à concéder des facilités au Sud pour la diffusion de ces thérapies à des prix non prohibitifs pour les populations du continent (en témoigne le récent différend commercial entre l'Afrique du Sud et des firmes américaines).

Or, si le sida sévit dans le monde entier, c'est surtout sur le continent africain qu'il enregistre son rythme d'extension le plus rapide, y prenant parfois des proportions alarmantes : doublement de la mortalité dans certains pays ou régions, anéantissement progressif des gains fragiles acquis sur la survie des enfants dans les pays où la maladie est plus ancienne. Les conséquences du sida sont dramatiques, tant pour les familles que pour la collectivité (prise en charge des malades, non seulement thérapeutique mais aussi économique et psychologique, augmentation du nombre des orphelins à la charge des personnes âgées, pertes de capacités productives dues au décès de travailleurs déjà formés), et elles risquent de retarder, pour longtemps encore, le développement économique du continent. Le rythme accéléré de la propagation de la maladie cache cependant des disparités géographiques importantes au niveau de la prévalence, entre Afrique de l'Est et australe (où la prévalence est élevée) et l'Afrique de l'Ouest où la situation est bien plus diversifiée, comme entre milieux urbains et ruraux.

Les questions de prise en charge et de relations entre thérapeutes et patients (incluant celles de l'accès au dépistage et de l'annonce de la séropositivité) se posent donc avec une acuité particulière en Afrique, cependant que les politiques nationales et internationales y ont été très nettement orientées vers la seule prévention, en particulier en se focalisant sur la transmission par voie sexuelle au détriment d'autres formes de contamination. Pourtant, certains modes de transmission de la mère à l'enfant prennent une dimension spécifique en Afrique. L'allaitement est responsable du tiers des cas de transmission du VIH de la mère à l'enfant et ce risque constitue un véritable problème de santé publique. Assurer la prévention de la transmission du VIH par allaitement est complexe, car aucune solution simple ne peut abolir ce risque : l'allaitement par des substituts au lait maternel comporte de forts risques nutritionnels et infectieux (peut-être supérieurs à ceux du VIH). Le dilemme est d'autant plus grand que le risque de transmission d'une mère séropositive à son enfant n'est pas absolu (entre 20 et 40 % des cas). Les messages et mesures à mettre en place dans ce domaine sont subtils, d'autant que l'allaitement revêt une symbolique très forte. De plus, à travers cette maladie, les femmes sont souvent stigmatisées : un retournement s'opère qui fait de la femme, souvent victime de la maladie, la coupable, source du mal. Cela alors que les femmes séropositives doivent elles-mêmes répondre à des interrogations telles que avoir ou non un enfant, ou quels comportements préventifs tenir avec le partenaire.

De ce point de vue, on ne saurait, ici encore, se limiter à des approches trop strictement individuelles et comportementales sans tenir compte de facteurs macrostructurels pour rendre compte de la situation épidémiologique du continent : dérégulation des ordres sociaux et familiaux anciens, urbanisation rapide, paupérisation, crises étatiques qui engendrent des stratégies de survie, notamment des jeunes, où se multiplient diverses formes d'exposition à différents risques, dont celui de l'infection par le VIH, et notamment diverses formes de rapports sexuels marchands. De même, la crise épidémiologique que connaît actuellement l'Afrique australe (devenue en quelques années le premier foyer de sida) doit être replacée dans le contexte des mouvements de populations comme dans celui de la (re)composition des inégalités et de l'incorporation de la violence expérimenté par les sociétés qui sortent de l'apartheid.

Concilier individualisation et solidarité familiale

Dans ce contexte de changements économiques et sociaux profonds, la famille africaine se modifie, et ce de façon parfois contradictoire. Les évolutions et les situations sont très diverses suivant les sociétés, rendant hasardeuse toute tentative de généralisation. Le mariage se transforme : il est plus tardif, davantage à l'instigation des intéressés, la compensation matrimoniale ne revêt plus la même importance. Néanmoins, l'âge aux premiers rapports sexuels varie peu, ce qui pose le problème de l'accès à la contraception des jeunes, de l'augmentation des grossesses hors mariage et de l'éducation et la santé des jeunes enfants. Les structures de santé, dépourvues de moyens, ne peuvent faire face à une demande latente et mal formulée de contraception. Cela rend nécessaire une action concertée entre services de PMI, services de planning familial et services de prévention du sida, surtout auprès des jeunes filles et jeunes gens.

La taille des ménages augmente en raison des difficultés de logement et des unions plus tardives des enfants. Le processus de nucléarisation des ménages accompagnant l'urbanisation ne semble pas se produire. On assiste à de nouveaux arrangements domestiques et résidentiels, à des recompositions familiales, associés à une redéfinition des rapports sociaux et des rôles familiaux entre sexes et entre générations. Les femmes assument de plus en plus, et dans des conditions souvent précaires, des responsabilités jusqu'alors du ressort des hommes. Décès du mari, instabilité matrimoniale, absence du mari parti en migration, pratique de non-cohabitation des conjoints, etc., expliquent que de plus en plus de femmes seraient considérées comme chefs de ménage.

Les relations hommes-femmes paraissent plutôt aller dans le sens d'une individualisation que vers l'émergence d'une cellule conjugale gérant conjointement ses ressources. Les mères manquent de façon croissante de l'assistance des maris ou des alliés. On peut observer des comportements opposés : là, on note que des solidarités non familiales (notamment de type associatif ou religieux) de plus en plus actives permettent d'échapper à la contrainte du système des droits et obligations ; ailleurs, le contraire se produit, avec un recentrage sur les solidarités familiales. L'heure n'est sûrement pas à l'individualisme, mais plutôt à une renégociation des relations interindividuelles au sein et hors des familles, qui s'accompagne de nouvelles formes familiales, de nouveaux arrangements résidentiels et domestiques.

Les jeunes sont particulièrement concernés par ces recompositions. être jeune, aujourd'hui en Afrique, ne signifie pas la même chose qu'avoir été jeune au moment des indépendances. L'ajustement à des conditions économiques de plus en plus sévères s'opère par un repli sur la cellule familiale qui tend à s'agrandir : trois, voire quatre générations vivent sous le même toit. L'analyse des biographies individuelles confirme que les changements mis en évidence résultent en grande partie des blocages sur le marché de l'emploi et qu'ils s'opèrent indépendamment des autres évolutions socio-démographiques (élévation du niveau d'instruction, composition selon l'origine géographique ou ethnique, évolution des mentalités, etc.). La libéralisation de l'activité économique et le désengagement de l'état s'accompagnent de réajustements drastiques sur le marché du travail, avec la montée de la précarisation des emplois et du chômage des jeunes. On assiste donc à une individualisation tronquée des diplômés chômeurs, qui sont placés au cœur d'une profonde contradiction entre leurs aspirations et leur condition effective. L'individualisation amorcée par l'enseignement s'affirme négativement quand la personne est confrontée à l'absence de débouchés professionnels. A contrario, une configuration positive existe : l'individualisation par l'école et l'emploi n'aboutit pas à l'individualisme car elle conduit l'individu à arbitrer entre son affirmation et la solidarité communautaire. L'assistance que les aînés apportent aux plus jeunes masquent les effets les plus criants des programmes d'ajustement, et en occulte certainement la portée et les répercussions sur le quotidien des populations urbaines.

La crise remet en cause les fondements de la solidarité socio-politique globale : la paupérisation des classes moyennes et populaires a entraîné une diminution générale des ressources communautaires, affaiblissant d'autant les capacités de redistribution. Les pratiques de solidarité perdurent (assistance mutuelle entre voisins ou parents, tontines, aide financière ponctuelle, soutien à la scolarisation, hébergement, etc.), mais ce qui fait leur ressort commun, c'est une logique utilitariste. Or, cette logique est remise en cause quand les individus ne peuvent plus fournir les contributions qui permettent d'alimenter ces circuits d'assurance et d'assistance mutuelles, et de ce fait s'en trouvent exclus. Toutefois, de tels processus d'individualisation sont propices aux prises de conscience critiques vis-à-vis de ces formes de solidarité et à l'émergence de nouveaux liens sociaux fondés sur l'adhésion individuelle et sur des engagements politiques ou religieux. L'émergence de nouveaux rapports sociaux passe donc par une remise en cause des solidarités anciennes.

Dans le domaine des questions de population comme dans d'autres, modernité et tradition sont en rapport dialectique permanent. Les effets de la récession économique ne sont pas univoques et peuvent toucher le mariage (recul de l'âge au mariage, accroissement des divorces), la maladie et la mort (inégal accès aux soins), la fécondité (perception du coût des enfants) ; la famille est bousculée dans ses fondements, et les solidarités vivement mises à l'épreuve. Le défi est grand pour les politiques, car il faut agir à différents niveaux : l'éducation et l'information, la formation du personnel médical, le développement des infrastructures liées à la santé, la santé publique et la médecine préventive, la lutte contre la pauvreté, etc. Mais comment relever cet immense défi, alors que l'on prône le retrait de l'état dans ces différents secteurs ? L'initiative privée et la mobilisation populaire ne suffiront certainement pas.

 

  
Bibliographies de ce chapitre
 


   
  Afrique du Nord 

Houari TOUATI
Maître de conférences à l'EHESS

La configuration actuelle du Maghreb est en grande partie le produit de plus d'un siècle de colonisation française. En travaillant au renforcement de cette unité, la colonisation a cependant accentué de manière paradoxale les spécificités. C'est qu'elle ne fut pas aussi homogène qu'il y paraît : colonisation totale en Algérie (1830), protectorat en Tunisie (1881) et au Maroc (1912). L'expérience algérienne de colonisation et les difficultés de sa mise en œuvre avaient contraint au recours à de nouveaux moyens en Tunisie et au Maroc, et notamment celui d'administrer les deux pays en s'appuyant sur leurs élites traditionnelles. Cette pratique aura de grandes conséquences sur la formation des élites nationalistes du Maghreb, de même qu'elle explique - en partie au moins - la variété des régimes politiques. En Algérie, les vieilles élites locales avaient été détruites dès le XIXe siècle, alors qu'au Maroc le protectorat devait s'appuyer sur les anciennes structures de commandement, et notamment celles du makhzen. Il en fut de même en Tunisie, où la fiction d'une autorité politique indigène symbolisée par le bey est restée en place jusqu'à la fin du protectorat en 1956.

Une fois libérés de la tutelle coloniale, les pays du Maghreb se sont lancés dans l'édification de systèmes politiques qui, malgré leur diversité, n'ont encore réglé aucun des problèmes fondamentaux de la modernité politique, puisqu'ils continuent de se caractériser par un despotisme plus ou moins tempéré, le non-respect des droits de l'homme, la corruption d'état, la discrimination sociale et, plus encore, sexuelle, en Algérie et au Maroc davantage qu'en Tunisie. Forcément, le développement économique n'a pas suivi, en particulier là où - autre paradoxe - les ressources sont les plus abondantes et le potentiel est le plus grand. Si l'éducation a fait un bond remarquable jusqu'aux années 1980, elle n'a pas toujours été maîtrisée comme il se devait. Pourtant, malgré ses défauts, cet état de la vie politique, économique et sociale des pays du Maghreb n'a rien de comparable avec celui qui était le leur à l'époque coloniale. En prenant en main leur destin national, les Maghrébins ont considérablement amélioré leur sort dans quasiment tous les domaines de la vie politique, économique, sociale et éducative. Des avancées remarquables sont ici et là signalées : au plan politique, de véritables avancées démocratiques sont enregistrées au Maroc, et l'Algérie a l'une des presses écrites les plus libres à l'échelle du monde musulman. D'un autre côté, les frustrations économiques et sociales, l'archaïsme du système éducatif, l'exclusion politique ont permis le développement de mouvements islamistes qui ont fini par mettre à mal la sécularisation des sociétés maghrébines.

En effet, en plus d'être grandement façonnés par leur histoire coloniale, les pays du Maghreb présentent deux caractéristiques majeures qui, elles, les inscrivent dans la longue durée : l'une est d'être religieusement musulmans en majorité, l'autre d'être culturellement arabes dans les mêmes proportions. Or, si le processus d'islamisation est pratiquement achevé depuis le XIIe siècle, il ne continue pas moins de poser de grands problèmes. Plus lent, le processus d'arabisation est toujours à l'œuvre en Algérie et au Maroc - la Tunisie s'étant précocement arabisée. Au lieu de l'entraver, la colonisation en a, contre toute attente, aggravé les effets. En Algérie, par exemple, des régions entières comme celles des Beni Snouss et des M'sirda, frontalières du Maroc, qui parlaient encore berbère au début du XXe siècle, sont ainsi devenues complètement arabophones. A force de vouloir faire de la langue arabe leur moyen linguistique exclusif de socialisation culturelle, les systèmes éducatifs nationaux, algérien et marocain, ont contribué à une plus grande marginalisation de la langue et de la culture berbères. D'où le développement de mouvements berbéristes, d'allure culturaliste au Maroc, ouvertement politique en Algérie.

Le Maghreb post-colonial n'a pas su faire face à sa diversité ethnique et culturelle. Aussi bien, malgré une présence vieille de plus d'un siècle, ses communautés françaises sont restées toutes modestes. Laminées elles aussi par le nationalisme exclusif et, peut-être plus encore, par l'attrait exercé sur elles par l'état d'Israël, les communautés juives autochtones se sont complètement fossilisées.

Comment rendre compte de tous ces aspects de l'histoire et des sociétés du Maghreb ? D'abord, qu'en sait-on qui soit digne d'être consigné dans une bibliographie ? Assurément, beaucoup de choses. Les livres, les études, les documents, les articles écrits sur ces sociétés sont si nombreux qu'aucune bibliographie ne saurait les contenir systématiquement. Mais, au lieu de viser l'exhaustivité, ne vaudrait-il pas mieux rechercher la pertinence ? Les choix, certes subjectifs, qui en découleraient pourraient être raisonnés par des critères qui, eux, le seraient moins. C'est le parti pris dans l'élaboration de cette bibliographie. Cette dernière n'a retenu que les livres, tant la masse documentaire est abondante. Parmi les livres sélectionnés, n'ont été recensés que ceux écrits ou traduits en français ou en anglais (nous avons considéré de manière toute arbitraire que la bibliographie Afrique s'adressait à des lecteurs dont la langue de travail et/ou de communication était le français ou l'anglais). Des griefs seront fait sur l'absence de livres écrits en arabe ou dans d'autres langues, ils sont assumés.

Enfin, les choix effectués ne sont pas toujours homogènes : selon les pays, la bibliographie sera plus historiographique, plus sociologique, plus économique ou plus anthropologique. Plutôt que de remplir des cases uniformément établies, il nous a semblé utile de valoriser ce qui se faisait de meilleur dans chaque pays. Toutes les fois que cela était possible, la recension a également mis l'accent sur la production intellectuelle nationale de chaque pays.

Jusqu'à la fin des années 1970, le gros de la production scientifique concernant le Maroc, l'Algérie, la Tunisie, la Libye et l'égypte est, en grande partie, l'œuvre de chercheurs européens et américains. De Robert Montagne à Jacques Berque et à Pierre Bourdieu, d'Evans-Pritchard à Ernest Gellner et à Clifford Geertz, de grands noms des sciences sociales occidentales se sont intéressés en partie ou en totalité à cette partie de l'Afrique. Pour des raisons qui tiennent à l'histoire, dans ces années 1960/1970, les élites intellectuelles et universitaires de ces pays sont en voie d'émergence. Dans un contexte politique marqué par la décolonisation, la plupart adhèrent au paradigme explicatif du marxisme. Les plus critiques à l'égard des petites-bourgeoisies confisquant le pouvoir à leur profit écrivent à l'étranger ou sous pseudonyme. L'analyse qu'ils font de leur société n'est souvent qu'un éclairage apporté à leur action militante ou aux changements révolutionnaires qu'ils préconisent d'introduire dans la société pour la sortir de l'arriération culturelle et du sous-développement économique. Certains étudient le retard historique (A. Laroui au Maroc) pendant que d'autres se penchent sur les phénomènes de lutte des classes (Ben Houria et Kader Amour en Algérie, Mahmoud Hussein en égypte) et que les troisièmes focalisent leur attention sur les formes de l'exploitation capitaliste coloniale (P. Pascon, A. Benachenhou, M. Boukhobza) et de l'échange inégal entre le centre et la périphérie (S. Amin). Les figures dominantes de l'intellectualité dans ces pays sont les sociologues critiques et les économistes planificateurs. La mise en critique de la société s'est curieusement accompagnée de l'économisme le plus orthodoxe dans le traitement des grands problèmes de développement.

Mises en échec, ces problématiques de la " renaissance nationale " (A. Abdelmalek) et de la " construction nationale " (A. Zghal) laissent place, au tournant des années 1970-1980, au " désenchantement national " (Heli Béji). Au Maroc, en Algérie, en égypte, plus tardivement en Tunisie, l'accent est déplacé sur la dénonciation des régimes en place : les stratégies de développement national sont remises en cause, l'absence de démocratie est pointée du doigt, la corruption des élites politiques est dénoncée. De nouveaux acteurs sociaux émergent dans le champ des sciences sociales : les femmes, les jeunes, les marginaux, les minorités.

La prise de conscience d'un patrimoine national à préserver, la résistance des traditions culturelles locales au changement, le poids de la religion envahissant la sphère publique permettent à l'anthropologie (dénoncée jusqu'alors comme science coloniale) de trouver placer au Maghreb : les universités, les institutions de recherches et les revues lui ouvrent leurs portes. Une nouvelle discipline redynamise les études maghrébines : l'anthropologie historique (J. Dakhlia, A. Hammoudi, H. Touati, L. Valensi). En même temps que les politistes s'arrogent une place prééminente dans le débat intellectuel (L. Addi, M. Tozy, etc.), l'histoire des époques coloniale et précoloniale connaît un regain d'intérêt.

Cette mise en perspective de la bibliographie fait une large place à ceux qui ont travaillé sur le Maroc, l'Algérie, la Tunisie, la Libye et l'égypte modernes et contemporains. Ceux qui ont étudié le passé éloigné de ces pays ont été négligés pour des raisons qui tiennent aux choix éditoriaux qui gouvernent la bibliographie Afrique dans son ensemble. De même qu'il n'est pas fait place aux spécialistes de disciplines non couvertes par la bibliographie, comme la philosophie, la critique littéraire ou les études islamiques, alors même que certains ont acquis une réputation internationale.

 

  
Bibliographies de ce chapitre
 


   
  Afrique de l'Ouest  

Jean-Paul COLLEYN
Maître de conférences à l'EHESS
Centre d'études africaines

Politique

Depuis leur indépendance, les pays d'Afrique de l'Ouest tentent la difficile construction d'Etats-nations. Dans un contexte de crise économique quasi permanente, la plupart d'entre eux sont sujets aux mouvements contradictoires de confiscation du pouvoir et d'une poussée démocratique. Les frontières actuelles ont contribué à forger des destinées historiques distinctes, mais elles négligent souvent des affinités entre populations fondées sur de profondes racines historiques. Malgré le panafricanisme prôné par Kwame Nkrumah du côté anglophone et le Rassemblement démocratique africain du côté francophone dans les années 1950, les indépendances ont pris pour cadre les frontières coloniales, bientôt légitimées par l'Organisation de l'unité africaine. Le caractère artificiel des frontières freine toutefois l'intégration régionale et n'a pas fini de générer de nouvelles crises. Dans certains pays, le pouvoir d'Etat ne parvient pas à maintenir son monopole de recours à la force publique, laissant la place à des guerres à rebondissements. Des seigneurs de la guerre se sont emparés de zones minières, ont répandu la terreur, défié et parfois pris le pouvoir. L'accord de paix entre le Liberia, la Sierra Leone et la Guinée demeure très fragile et ces conflits ont entraîné des déplacements massifs de réfugiés. Ailleurs, l'Etat doit aussi tenir compte de chefferies anciennes jamais totalement effacées, du régionalisme toujours sensible (Nigeria, Côte-d'Ivoire, Togo, Sénégal, Burkina Faso) et, dans le Sahel, des rebellions de nomades plus ou moins bien contrôlées. D'autre part, le peuple sahraoui et le Front Polisario continuent à réclamer l'indépendance.

La démocratisation

Au début des années 1990, des conférences nationales se sont imposées aux pouvoirs forts d'Afrique francophone avec comme objectif la démocratisation. De nouvelles constitutions ont été promulguées mais, dans nombre de pays, l'armée, en tant que corps pluri-ethnique organisé et incarnation de l'Etat, reste une force politique incontournable. Après trente ans de contrôle gouvernemental serré et malgré quelques tragiques bavures, la libéralisation de la presse et de la culture apparaît comme un acquis majeur de cette période de transition. Si, dans un certain nombre de pays (Sénégal, Cap-Vert, Mali, Bénin, Ghana), le jeu démocratique et l'alternance du pouvoir se sont déroulés normalement, il n'en a pas été de même partout. La transparence démocratique se heurte souvent aux pratiques de clientélisme, fondées sur la loi de l'argent et le régionalisme. Les gouvernements tentent à grand-peine d'opérer une décentralisation qui est devenue un enjeu démocratique important. On note également une relative incapacité des Etats à satisfaire les aspirations d'une jeunesse dont les frustrations se traduisent par des soulèvements étudiants pour les couches privilégiées, par le banditisme urbain pour les couches défavorisées.

Le cas de certains pays mérite d'être pointé, notamment celui du Nigeria, le géant paralysé, doté d'un immense potentiel mais enlisé dans une succession de dictatures et de périodes d'anarchie assorties de corruption, de tensions communautaires et de frictions religieuses. Le président élu, le général Obasanjo, n'est pas assuré de pouvoir maîtriser la situation. Au Ghana, en près de vingt ans de règne, Jerry Rawlings a réussi à se donner l'image d'un héros national. Arrivé à la tête du pays par un coup d'état en 1981, légitimé à deux reprises par les élections, il est passé d'un étatisme rigide à une real-politique ménageant les forces du marché et les grandes institutions internationales. Malgré de sérieuses difficultés économiques, le pays s'est plutôt mieux tenu que ses voisins. Au Togo, l'autoritaire général Eyadéma, venu au pouvoir par un coup d'Etat en 1967, fait un peu figure de grand saurien, témoin d'une époque révolue. Toutefois, il a réussi à se maintenir au pouvoir en flattant les habitus culturels de ses concitoyens et en jouant habilement du contexte international. Au Bénin voisin, la carrière de Mathieu Kerekou illustre les fluctuations idéologiques de l'époque. Officier dans l'armée française puis dahoméenne, venu au pouvoir par la force en 1972, il instaure d'abord un régime d'inspiration marxiste-léniniste et combat les cultes vodun. Sous la pression populaire, il amorce ensuite une libéralisation, accepte la tenue d'élections démocratiques et, après dix-huit ans de règne, cède le pouvoir à un ancien cadre de la Banque mondiale. Mais la théorie des forces vodun n'est jamais exclue de la scène politique : élu président, Nicephore Soglo tombe victime d'un empoisonnement et, sitôt rétabli, lance un festival international en l'honneur des cultures vodun.

La Guinée-Bissau, dont le programme socialiste d'après l'indépendance a désorganisé l'économie traditionnelle, a engagé dans les années 1980 un programme de libéralisation et de rigueur budgétaire qui s'est traduit par une paupérisation des couches populaires. Nino Vieira, autocrate venu au pouvoir par les armes, parvient, face à une opposition divisée, à gagner les élections de 1994 mais, à l'issue d'une épreuve de force avec son chef d'état-major, il est chassé du pouvoir, malgré l'appui d'un contingent sénégalais envoyé avec la bénédiction de la France et du Portugal.

Pendant les années 1980, les anthropologues et les historiens ont démystifié l'ethnisme colonial, qui consistait à considérer les cultures, ethnies ou tribus comme de pures et immuables essences. La démocratisation et le multipartisme de ces dix dernières années, en se traduisant ironiquement par des suffrages ethniques et locaux, confirment qu'il s'agit plutôt de processus historiques, sujets aux stratégies individuelles et collectives. La Côte-d'Ivoire, qui avait longtemps offert l'image d'un panafricanisme à l'intérieur même de la nation, a succombé à la stigmatisation des immigrés (burkinabés et maliens) et au clivage Nord/Sud. Au moment d'écrire ce texte, dans un pays livré à la violence, le président élu, Laurent Gbagbo, ne semble pas s'employer - c'est un euphémisme - à calmer le jeu. Le Mali de la fin des années 1980 a été marqué par l'aggravation des difficultés économiques, des manifestations populaires et une répression brutale qui ont précipité la chute du général Moussa Traoré après vingt-trois ans de pouvoir. Les deux mandats d'Alpha Oumar Konaré, élu président après l'adoption d'une nouvelle Constitution par référendum, se soldent par un bilan positif sur le plan politique : consolidation du régime parlementaire, liberté de la presse, statut spécial pour les régions du nord, décentralisation. En revanche, il laisse en héritage à Toumani Touré, élu président en 2002, un malaise étudiant persistant et une corruption endémique.

Economie

Les pays d'Afrique de l'Ouest ont tenté de rétablir l'équilibre de leurs comptes extérieurs en appliquant la politique de rigueur exigée par les organisations financières internationales. Les théories du développement ont évolué en faisant une plus large place aux considérations socioculturelles, mais les obstacles géopolitiques demeurent considérables. Que serait l'Afrique si une sécurité et une liberté des transports permettaient de relier la Méditerranée au golfe de Guinée ? Tout le sous-continent et un nombre appréciable de villes-relais connaîtraient un développement spectaculaire. D'autre part, les pays occidentaux (Europe et Etats-Unis) multiplient, intentionnellement ou non (notamment en finançant leur propre agriculture), les obstacles à la commercialisation, sur leurs marchés, des produits agricoles africains (les fruits et légumes, les oléagineux, le coton, la viande). C'est ce qui leur permet, en retour, d'écraser sous leurs dons les faibles économies africaines, en cas de pénurie alimentaire.

La nécessité des échanges et d'une meilleure intégration régionale permet de comparer l'extrême lenteur des progrès politiques à l'impressionnante efficacité du secteur informel. Alors que les Etats mettent fort mal en œuvre la rationalité dont ils se réclament, les phénomènes de débrouille vont bon train. A tous les niveaux de l'échelle sociale, les individus adoptent des comportements, sans doute dysfonctionnels sur le plan global, mais qui assurent une certaine redistribution des richesses et une forme de sécurité sociale. Il faudrait sans doute analyser en anthropologues les intersections entre la sphère marchande et celle du don qui, comme on le sait depuis Mauss, n'est pas forcément gratuit et dont le monde des affaires des pays occidentaux n'est d'ailleurs pas exempt. Les experts occidentaux ont beau jeu de décrier les travers du secteur informel ; celui-ci assure, en attendant, un grand nombre d'emplois et permet aux classes populaires d'accéder à la consommation de masse, de telle sorte qu'une répression aveugle pourrait se révéler pire que le mal. Le débat sur le rôle des ONG (organisations non gouvernementales) n'est pas clos : leur travail permet de pallier les carences des Etats, mais affaiblit encore ces derniers où il sert d'alibi à leur inaction.

Le Nigeria, qui représente à lui seul la moitié de l'économie régionale, voit sa croissance économique paralysée par l'incroyable gabegie de la redistribution de la manne pétrolière et les effets cumulés de la corruption, de la pollution, de la crise bancaire et de la fuite des cerveaux. D'autre part, l'effondrement d'un autre poids lourd, la Côte-d'Ivoire, risque de compromettre l'équilibre de toute la zone franc. Dans l'ensemble de la région, la santé publique, avec deux fléaux majeurs, le paludisme et le sida, influe négativement sur l'éducation, l'emploi, les structures familiales.

Les pays du Sahel, en raison des sécheresses successives, ont connu un exode rural et une émigration massive, mais aussi une urbanisation spectaculaire, souvent génératrice de tensions sociales. Plusieurs pays continuent à souffrir de leur enclavement et de la chute des cours des matières premières. Seules les cultures irriguées ont réussi à sécuriser, dans une certaine mesure, l'approvisionnement en biens vivriers. Dans plusieurs pays, on constate l'essor d'une production vivrière marchande, notamment des cultures maraîchères autour des villes. A noter également la prospérité parfois miraculeuse des marchands mourides du Sénégal comme celle des commerçants et pasteurs haussa du Niger et du Nigeria. Des pays miniers comme la Guinée et la Mauritanie se heurtent au défi de la mondialisation, alors que les pays côtiers souffrent d'une forte augmentation des pressions foncières. Le Cap-Vert, archipel sans ressources naturelles, avec une démographie galopante et de faibles réserves d'eau, reste tributaire de l'aide internationale et des envois de fonds des communautés émigrées en Europe et en Amérique.

Société

Un grand nombre de travaux d'érudition continuent à porter sur des thèmes de longue durée : l'histoire, la littérature orale, la diffusion des cultures mandé, l'islam, l'art, etc… Les sciences humaines se sont aussi trouvé des objets nouveaux sur des terrains plus brûlants : l'anthropologie du sida, les cultures urbaines, la violence, la guerre, les réfugiés, la corruption, la crise de l'état, les formes nouvelles d'expression du religieux.

Si les particularismes régionaux demeurent vigoureux, la population prend aussi largement part à des idéologies transnationales, notamment par le biais des confréries (Tidjaniya, mouridisme, wahhabisme), des mouvements prophétiques à vocation thérapeutique (parfois dirigés par des femmes) et des sectes protestantes. Tous ces cultes empruntent peu ou prou à ce qu'ils combattent, tant du côté de la tradition (le marabout, le prophète ou le pasteur plus fort que les sorciers) que sur le versant post-colonial (la Bible, les mises en scène de la religion, de l'armée, de l'hôpital). La politisation de la religion (Nigeria, Bénin, Sénégal) va de pair avec la crise des idéologies laïques. Les pentecôtistes et autres sectes protestantes venues s'implanter en Afrique de l'Ouest remportent un succès fulgurant qui s'explique par la concurrence faite aux thérapeutes traditionnels et à l'Eglise catholique, moins tolérante quant à l'expression des émotions religieuses. Ce succès s'explique également par les carences étatiques dans le domaine de l'éducation, de la santé, de la culture; et bien sûr, par l'indéniable talent des pasteurs à apporter un certain réconfort.

Sur le plan social, une stratification héritée de l'histoire précoloniale et coloniale demeure vivace : aristocraties au passé guerrier, descendants d'esclaves, métiers clients (abusivement appelés castes), paysans sous-représentés, nouvelles bourgeoisies, etc., mais on note une reprise d'initiative sur le plan culturel. Dès les années 1950, la littérature s'est posée en arme critique mais, aujourd'hui, la contagion des idées à l'échelle mondiale s'effectue à la vitesse de l'électron. Les interprétations écrites des cultures orales yoruba et ashanti, par exemple, fécondent ce que l'on appelle, dans les pays anglophones, une " théorie critique noire " mise en œuvre par Louis Gates, Anthony Appiah et l'infatigable Soyinka. On a souligné l'importance de nouveaux paradigmes dans les sciences sociales qui prennent la mesure des contacts culturels, des intersections, des réseaux. Plus personne n'a vraiment une culture strictement locale et bien des nouvelles productions culturelles apparaissent d'entrée de jeu comme relationnelles. Pointons, parmi des centaines d'autres productions hybrides, le zouglou des jeunes d'Abidjan et Yeelen, ce groupe rap à la fois burkinabé et tchadien qui fait fureur à Ouagadougou. Depuis toujours, le cinéma africain est en crise, dans la mesure où, quelles que soient ses qualités, il parvient rarement à remporter un succès de masse en Afrique, un continent où les salles - comme les chaînes de télévision - sont saturées par les séries étrangères. Au Ghana et au Nigeria, toutefois, se développe spontanément une énorme production vidéo, moins susceptible de séduire les cinéphiles occidentaux mais qui remporte un véritable succès populaire en mettant à nu les problèmes de l'heure.

En conclusion, l'ensemble de la région affronte une difficile insertion dans une économie mondiale en proie à une compétition sans merci (et à des protectionnismes déguisés), une situation sanitaire préoccupante, mais surtout la mise à l'épreuve de structures étatiques qui ne sont plus garanties par des dictatures aujourd'hui unanimement refusées par les opinions publiques.

 

  
Bibliographies de ce chapitre
 


   
  Afrique centrale  

Roland POURTIER
Professeur à l'Université Paris 1

L'Afrique centrale, ensemble spatial à géométrie variable, a pour seule unité d'être située au centre du continent africain, un centre dont les définitions fluctuent en fonction des héritages coloniaux. Selon la tradition française, l'Afrique centrale correspond à l'ancienne Afrique équatoriale française (AEF), grossie du Cameroun et, plus récemment, de la Guinée équatoriale : six Etats constituant la Communauté économique et monétaire d'afrique centrale (CEMAC), avec pour monnaie commune le franc CFA émis par la Banque centrale des Etats d'Afrique centrale. Cet ensemble de 3 millions de km2 pour 30 millions d'habitants s'étire du nord au sud, du Tibesti, au cœur du Sahara, à la forêt congolaise, la République justement nommée centrafricaine se situant en son milieu.

Cependant, le pays le plus géographiquement central est le Congo Kinshasa (RDC), au territoire entièrement inclus dans le bassin de son fleuve éponyme. Créé en 1885 à la Conférence de Berlin pour répondre à une demande du roi Léopold II, Etat indépendant du Congo devenu colonie du Congo belge en 1908, il accéda à l'indépendance en 1960. Baptisée Zaïre par Mobutu en 1971, la République démocratique du Congo reprit en 1997 le nom chargé d'histoire et de prestige de Congo, qu'elle partage à nouveau avec l'autre Congo, celui de Brazzaville. Ce géant fragile, à l'histoire contemporaine émaillée de guerres civiles, couvre plus de 2,3 millions de km2 et compte entre 45 et 50 millions d'habitants. Mobutu ambitionnait d'exercer le leadership dans cette partie de l'Afrique ; il fut à l'origine de la création, en 1981, de la Communauté économique des Etats d'Afrique centrale (CEEAC). Formée des Etats de l'actuelle CEMAC, du Congo-Zaïre, du Burundi, du Rwanda et de São Tomé, la CEEAC est restée une coquille vide, tout comme le Comité consultatif permanent sur les questions de sécurité en Afrique centrale associant CEEAC et Angola. Toutefois, à l'exception de la Guinée équatoriale, d'héritage hispanique, tous les pays de la CEEAC ont en commun l'usage du français comme langue officielle.

L'Ouganda et la Tanzanie, mais aussi le Kenya, sont parfois considérés comme partie intégrante d'une Afrique centrale étirée d'ouest en est de part et d'autre de l'équateur, entre l'Atlantique et l'océan Indien. Une telle représentation géographique se rencontre communément dans la littérature anglaise et allemande ; cette dernière se réfère à une Mittelafrika, ou Afrique médiane, pensée par analogie avec l'Europe médiane. Pour les Britanniques, cette partie de l'Afrique occupe une position centrale sur le grand axe du Cap au Caire qui fut l'armature de leur empire africain. Du point de vue des échanges économiques, Ouganda, Tanzanie et Kenya, regroupés dans l'East African Community, sont tournés vers l'océan Indien et se rattachent à l'Afrique orientale, cependant que l'extension du swahili dresse un pont entre l'est et le centre du continent ; une grande aire linguistique transfrontalière, issue du contact du monde arabe avec l'Afrique bantoue, s'élargit depuis la Tanzanie, où le swahili a le statut de langue officielle, jusqu'à la moitié orientale de la RDC.

Quelles qu'en soient les définitions, l'Afrique centrale offre une exceptionnelle diversité tant dans les paysages que dans le kaléidoscope des populations et des cultures. Les découvertes paléontologiques récentes en font le berceau de l'humanité : trouvé en 2001 dans le désert du Djourab, au Tchad, Toumaï, le fossile préhumain le plus ancien à ce jour, daté de sept millions d'années, remet en cause les hypothèses sur les origines de l'homme. Les environnements ont beaucoup changé depuis ces temps très reculés. Que de contrastes entre l'Afrique du vide - celle du désert minéral qui règne au nord du Tchad, celle aussi de la forêt congolaise, où la riche biodiversité va de pair avec un faible peuplement - et l'Afrique pleine, voire du trop-plein - celle des hautes terres de la crête Congo-Nil ! Les modes traditionnels d'exploitation de la nature peuvent se regrouper en quelques grandes familles correspondant aux principaux écosystèmes. Dans les régions sahariennes et sahéliennes (nord du Tchad et du Cameroun), le nomadisme pastoral représente la meilleure adaptation aux conditions souvent extrêmes du milieu. Les sécheresses périodiques qui frappent le Sahel n'épargnent pas ces marges septentrionales de l'Afrique centrale ; elles provoquent un glissement de la transhumance vers le sud, souvent génératrice de conflits entre agriculteurs sédentaires et pasteurs.

Les régions de savane de la zone soudanienne, au nord du massif forestier congolais (centre du Cameroun, sud du Tchad, nord de la RCA), et leur pendant méridional (de l'embouchure du Congo à la Tanzanie en passant par les plateaux du Kwango, du Kasaoe, du Katanga) correspondent à l'Afrique céréalière, à l'Afrique des greniers. Les paysanneries soudaniennes sont restées attachées à la culture des mils et sorghos, base de l'alimentation (boule de mil et bière de sorgho), tandis que celles d'Ouganda et de Tanzanie ont adopté le maïs : l'ugali (boule de maïs) y fait aujourd'hui figure de plat national. Très différente est l'agriculture forestière, relativement uniforme dans l'ensemble du bassin congolais : banane plantain, racines et tubercules (manioc, igname) y constituent le fond d'une alimentation complétée par la cueillette et la chasse. Pas de véritable grenier dans cette Afrique vouée à l'agriculture itinérante sur brûlis ; son symbole est le panier des femmes, car c'est à celles-ci qu'incombe, aujourd'hui comme hier, la tâche pénible du portage des vivres, dans un va-et-vient permanent entre le village et les clairières de culture ouvertes une fois l'an par les hommes.

Les montagnes d'Afrique centrale, parce qu'elles bénéficient de la fraîcheur de l'altitude et de la fertilité des sols volcaniques, offrent des conditions particulièrement favorables aux activités humaines et à l'agro-pastoralisme : les hautes terres de l'Ouest camerounais, la crête Congo-Nil et le massif du Kilimandjaro, ce toit de l'Afrique coiffé de neiges éternelles, portent les densités paysannes parmi les plus fortes du continent. L'exiguïté des terres au Rwanda, au Burundi et au Kivu est à l'origine de vives tensions foncières que l'exceptionnelle croissance démographique de la deuxième moitié du XXe siècle a exacerbées : c'est peut-être l'une des causes structurelles des massacres interethniques récurrents de ces dernières décennies, dont le génocide de 1994 constitue le point culminant de l'horreur.

Comme partout en Afrique, la colonisation a provoqué de profonds bouleversements. La création des Etats, l'urbanisation, l'économie d'exportation ont été les vecteurs d'une modernité diversement vécue. A l'autosubsistance d'antan s'est superposée une économie de rente qui a fait de l'Afrique centrale un grand pourvoyeur de matières premières pour les pays du Nord. Produits de l'agriculture tropicale et bois tropicaux, notamment l'okoumé du Gabon, minerais, enjeu permanent de la géopolitique congolaise - cuivre-cobalt du Katanga, diamants du Kasaï, colombo-tantalite - nourrissent les convoitises des pays africains engagés dans une guerre de pillage. Pétrole, enfin, sur le littoral atlantique d'Afrique centrale et bientôt au sud du Tchad, objet d'une compétition entre le groupe Total et les multinationales anglo-saxonnes.

Le traumatisme provoqué par l'irruption d'une modernité initialement confondue avec la violence coloniale a brutalement stoppé une création artistique intimement mêlée à des pratiques culturelles et sacrées désarçonnées par le contact des Blancs et leur civilisation à vocation universelle. Les œuvres d'art exposées dans les musées - bieri fang, reliquaires kota, masques punu, fétiches kongo, statuaire luba, art des Grassfieds, parures masaï, etc - témoignent de cette richesse passée. Aujourd'hui, de nouvelles expressions culturelles et religieuses émergent du terreau urbain. La rumba congolaise est appréciée dans toute l'Afrique et au-delà ; l'axe Kinshasa-Paris-Bruxelles véhicule de nouveaux métissages culturels. Derrière l'uniformisation apparente des comportements qu'entraîne la révolution urbaine, demeure un riche foisonnement ethnique et culturel.

L'Afrique centrale se partageait autrefois entre sociétés à Etat et sociétés acéphales. La cuvette tchadienne connut une succession de royaumes. Les royaumes des savanes s'épanouirent au Congo méridional, parmi les populations Kongo, Luba, Lunda, notamment. Les royaumes du Rwanda et du Burundi étaient remarquables par leur organisation très structurée, de même que celui du Buganda. En revanche, de nombreuses sociétés ignoraient les encadrements de type étatique. C'était le cas des régions forestières : l'atomisation d'une population peu nombreuse vivant dans un milieu fermé peu propice aux échanges ne favorise pas l'établissement d'un contrôle territorial étendu. C'est ainsi que l'actuel Gabon, le sud du Cameroun et du Tchad, la cuvette congolaise, la plus grande partie de la RCA et de la Tanzanie ne connurent ni Etat ni ville avant la colonisation. Le fonctionnement - ou les dysfonctionnements - de l'Etat moderne et, d'une manière générale, des systèmes d'autorité porte l'empreinte de ces passés aux modalités d'encadrement et d'exercice du pouvoir distinctes.

Un autre héritage décisif concerne la position des populations d'Afrique centrale par rapport à la traite esclavagiste : des rancœurs tenaces subsistent encore parmi celles qui furent jadis les victimes des Etats qui utilisaient leur appareil militaire pour se procurer des captifs. Les populations animistes du sud du Tchad et de la République centrafricaine furent ponctionnées par les Etats islamisés ; les exactions du royaume de Baguirmi, celles du chef de guerre Rabbah, à la fin du XIXe siècle, provoquèrent des saignées démographiques auxquelles on attribue, entre autres, le sous-peuplement de l'est de la RCA. Le grand marché d'esclaves de Zanzibar, pourvoyeur des pays arabes, fut alimenté jusqu'à la fin du XIXe siècle par de puissantes organisations guerrières qui écumaient l'est du continent. Leurs expéditions provoquèrent d'importants déplacements de population. La traite atlantique, quant à elle, fut responsable de perturbations profondes au sein de sociétés fragilisées par leur relative faiblesse démographique. En tout état de cause, la mémoire de la traite reste un des éléments constitutifs des tensions politiques internes des Etats d'Afrique centrale.

S'y ajoute le facteur religieux : l'Afrique centrale se situe en effet sur la ligne de partage des religions musulmane, chrétienne et animiste. L'islam progresse sur deux fronts. Au nord, il est véhiculé par les pasteurs et les commerçants. Le djihad d'Ousman dan Fodio, au début du XIXe siècle, a mis en place les structures politico-religieuses d'un pouvoir peul toujours incarné, au Nord-Cameroun, par les lamido. Les animistes, kirdi (païen, en arabe), conservèrent leur identité religieuse dans la montagne-refuge des monts Mandara. Tandis que le Nord est dominé par les musulmans, le Sud a été christianisé dans le sillage de la colonisation. Une configuration semblable domine la géopolitique du Tchad : elle constitue un des éléments structurels des guerres civiles qu'a connues ce pays depuis l'indépendance. Actuellement, l'islam progresse dans les villes du Sud à la faveur de l'exercice d'un pouvoir politique monopolisé par les nordistes depuis la chute du président sudiste Tombalbaye. A l'est, l'islam, présent sur les côtes de l'océan Indien depuis plus de mille ans, a pénétré jusqu'au Maniema, dans la partie orientale de la cuvette congolaise. Il reste toutefois très minoritaire en RDC, où dominent les églises chrétiennes - catholique, protestantes, kimbanguiste -, concurrencées aujourd'hui par les mouvements prophétiques.

L'Afrique centrale constitue une aire d'instabilité majeure du Continent. Le passage à la modernité s'accompagne presque partout de convulsions violentes. La construction des Etats est entravée par l'hétérogénéité des populations (pas moins de 250 groupes ethniques pour la seule RDC), la diversité des langues, les clivages religieux, les animosités et les peurs héritées du passé, les pratiques prédatrices du pouvoir politique. Il en résulte des lenteurs dans le développement, voire des régressions dans les régions ravagées par la guerre. Rares sont les pays de la zone - on peut citer le Gabon - à avoir été épargnés par la violence des conflits politiques. Le Tchad a connu des guerres à répétition opposant, schématiquement, le nord et le sud du pays, et se trouve toujours sous la menace d'un réveil des conflits. Les luttes pour le pouvoir ont mis Brazzaville à feu et à sang en 1993 et surtout, en 1997. Quant au Congo-Zaïre, il ne parvient pas à sortir de la guerre - qui n'est pas la première - dans laquelle il se trouve englué depuis 1998. Enfin, les massacres politico-ethniques entre Hutus et Tutsis n'ont cessé d'endeuiller le Rwanda et le Burundi depuis quatre décennies.

Le tableau de l'Afrique centrale serait toutefois trop sombre s'il restait focalisé sur les guerres civiles. Cette partie de l'Afrique dispose en effet d'un capital de première importance pour l'avenir : à l'exception des hautes terres, déjà surpeuplées, ses réserves foncières, principalement dans la cuvette congolaise, sont considérables. Le bassin du Congo représente par ailleurs la plus grande réserve d'eau du continent. L'Afrique centrale ne manque donc pas de potentialités naturelles. Ses faiblesses ne tiennent pas aux contraintes du milieu, mais aux défaillances de l'Etat et, plus généralement, au manque d'efficacité des encadrements socio-politiques.

 

  
Bibliographies de ce chapitre
 


   
  L'Afrique orientale divisée
Soudan, Ethiopie, Erythrée, Djibouti, Somalie,
Kenya, Ouganda, Tanzanie,  

Luc CAMBREZY
Directeur de recherche à l'IRD

La proximité géographique construit parfois des histoires et des destinées communes. En Afrique orientale, cette logique n'a guère fonctionné et chaque pays, chaque région, voire chaque territoire et chaque peuple semble avoir son histoire propre. Des pentes enneigées du Ruwenzori ou du Kilimandjaro aux berges cultivées du Nil dans le désert du Nord-Soudan en passant par les hauts plateaux éthiopiens, les steppes rocailleuses du nord de la Somalie ou les rives swahili de l'océan Indien, l'Afrique orientale offre une gamme à peu près complète de milieux naturels, de phénomènes géomorphologiques et d'extrêmes climatiques. Ici, nous sommes loin des monotonies d'Afrique de l'Ouest où - du Sahara aux forêts du golfe de Guinée - la zonalité des précipitations et des formations végétales est conforme à la latitude. Dans l'Est africain, ce schéma est perturbé par une géologie tourmentée (rift, massifs volcaniques, plateaux éthiopiens) et un alizé rendu si capricieux que les anomalies climatiques servent plus sûrement de références que les moyennes saisonnières ou annuelles.

L'Afrique orientale offre au chercheur ou au visiteur éclairé une formidable palette de paysages et de cultures. Le caractère morcelé, compartimenté, voire éclaté de cet espace se combine à une mosaïque de communautés humaines et ce constat est en soi une clé de lecture et d'interprétation décisive de la problématique est-africaine. Il est en effet un peu vain de chercher une quelconque unité à cet ensemble de pays couvrant quelque 6,2 millions de km2. Aux confins de cet espace, nous sommes d'ailleurs dans l'orbite d'autres influences : le nord de l'immense Soudan regarde vers l'Egypte ; l'Erythrée, Djibouti et la Somalie vers le golfe d'Aden et la péninsule Arabique ; le Kenya vers l'océan Indien ; l'Ouganda vers l'Afrique des Grands Lacs, la Tanzanie vers la Zambie et l'Afrique du Sud. Enfin, au milieu de cet espace incertain, comme une sorte d'île forteresse surélevée et isolée par sa langue comme par sa religion, l'Ethiopie.

Mosaïque de populations, l'Afrique orientale est aussi le résultat d'une histoire coloniale qui, après avoir été arabe et portugaise sur la côte, fut anglaise, allemande ou italienne. Plus tard, le tracé des frontières issues de la décolonisation posa les germes de bien des conflits à venir. De fait, au cours de la guerre froide, ces querelles de territoire furent largement entretenues par l'URSS ou les Etats-Unis, sans que la chute ultérieure du mur de Berlin ne mette un terme à ces conflits. Pourtant, avec des Etats comme le Soudan, l'Ethiopie ou le Kenya - importants par leurs ressources naturelles, leur population, leur histoire ou leur potentiel touristique -, l'Afrique orientale aurait pu s'imposer comme la vitrine la plus importante et la plus dynamique du continent. Cet espoir s'est effondré ; les forces centrifuges ont joué à plein, les rivalités n'ont pas permis de valoriser les nombreuses complémentarités et, lorsque cette partie du monde a fait l'actualité, c'était le plus souvent pour évoquer les sécheresses, les famines, les crises politiques, les conflits armés ou les ravages du sida. C'est pourquoi, si on mesure très mal les conséquences démographiques et économiques de ces fléaux, on ne sera pas surpris de lire qu'à l'exception du Kenya, tous les pays de la région appartiennent à la catégorie des pays les moins avancés de la planète (49 pays au total)36.

Un aussi mauvais bilan ne relève évidemment pas de la fatalité. C'est au contraire un enchaînement de phénomènes et de circonstances qui font système et entretiennent l'engrenage de la pauvreté. A l'aube du XXIe siècle, pour rompre ce cycle infernal, les populations et les dirigeants de ces Etats ont d'immenses défis à relever. Ces défis sont autant de champs d'étude.

Guerres civiles et crise de l'Etat : des constructions nationales fragiles

Avant la récente découverte, au Tchad, du crâne de Toumaï - qui précède maintenant Lucy37 dans l'histoire toujours réécrite de nos plus lointains ancêtres -, l'Afrique orientale avait été identifiée par les paléo-anthropologues comme le probable berceau de l'humanité. Vraie ou fausse, cette hypothèse ne rend que plus attristante l'histoire des trois dernières décennies, où rien n'a été épargné à sa population. Pour les quelque 200 millions d'habitants qui peuplent aujourd'hui l'Est africain, le problème le plus grave qu'ils ont eu à affronter est sans conteste le cycle infernal des violences armées et des crises humanitaires qu'elles génèrent. Plus en amont, c'est la plupart du temps la fragilité des constructions nationales et la crise, l'impuissance ou les impérities de l'Etat qui sont en cause.

A l'exception du Kenya, tous les autres pays de la région sont ou ont été le théâtre de conflits de frontières ou de guerres civiles terriblement meurtrières. Pour quelques centaines de kilomètres carrés de terres arides, l'absurde différend frontalier (1998-2001) entre l'Erythrée et l'Ethiopie est encore dans les mémoires, tandis que, au Soudan ou en Somalie, crises politiques et guerres civiles repoussent sans cesse les perspectives d'une paix durable. La guerre avec son voisin est aussi un moyen classique de détourner l'attention d'une opinion publique poussée par le mécontentement. Idi Amin Dada y perdit son pouvoir en 1979 en envahissant la Tanzanie, et les rivalités et suspicions entre le Kenya et l'Ouganda ont souvent failli dégénérer. Le projet de Syad Barre d'une Grande Somalie réunissant dans un même Etat les régions de peuplement somali du Kenya et de l'Ethiopie procédait autant de cette logique que d'une idéologie ethnique et nationaliste.

Pourtant, une langue commune à tous les habitants d'un même pays est a priori une condition éminemment favorable à la construction d'une identité nationale. Or, l'Ethiopie mise à part, la Somalie et la Tanzanie envoient deux messages contradictoires puisqu'une seule langue et une religion commune n'ont pas évité une terrible guerre civile entre clans somalis dans la Corne de l'Afrique, alors que le tour de force de Nyerere - imposant le swahili comme langue nationale aux Tanzaniens - a sans doute largement contribué à faire de ce pays le maillon le plus stable de la région. Ainsi, d'une manière très largement partagée dans tous les pays de l'Est africain, à la campagne mais aussi en ville, le localisme, le régionalisme et le sentiment d'appartenance ethnique précèdent souvent - quand ils ne s'y opposent pas - le sentiment d'appartenance à une communauté nationale.

Malgré la relative faiblesse des densités moyennes de population, l'ethnisme explique l'importance prise par les enjeux fonciers et de contrôle du territoire, qui sont devenus un problème récurrent, sinon structurel. On peut d'ailleurs parler d'une véritable crise politique du territoire qui s'exprime autant par les conflits ethniques et les diverses formes de régionalisme que par les réformes de la tenure de la terre ou de l'administration territoriale (nouveaux découpages).

Le sentiment identitaire alimente les conflits pour l'accès à la terre, aux pâturages et aux points d'eau. Le besoin de terres pousse les agriculteurs vers des territoires pastoraux, tandis que l'irrégularité des pluies (dont dépend la richesse des pâturages) entretient rivalités, vols de bétail et représailles entre groupes d'éleveurs. La violence qu'engendrent ces conflits territoriaux prend des proportions d'autant plus inquiétantes que la circulation des armes est importante. Il y a d'ailleurs quelque chose de cyclique dans cet enchaînement malheureux, car si les crises climatiques sont un facteur de disette et de dépendance alimentaire, on sait aussi que les famines sont également, souvent, la conséquence directe des conflits. Au Soudan, en Ethiopie ou en Somalie, mais aussi en Ouganda ou au Kenya, les Nations unies sont régulièrement sollicitées pour compenser les déficits alimentaires. De fait, l'aide au développement et à l'assistance humanitaire, nationale et internationale, aussi nécessaire qu'elle soit, est devenue un véritable marché couvrant des secteurs toujours plus larges de l'activité économique et sociale (transports, alimentation, santé, environnement, éducation, services, etc.).

Sur le plan politique du rôle de l'Etat, du mode de représentation de la population, de la démocratie, du multipartisme, du déroulement des élections, de la lutte contre la corruption ou le clientélisme, des progrès sont évidemment attendus. La création récente de l'Union africaine (qui succède à l'OUA) ainsi que du NEPAD (Nouveau partenariat pour le développement en Afrique)38, soutenue par le dernier sommet du G8 au Canada, laisse espérer des évolutions qu'il faudra suivre avec d'autant plus d'attention que la spirale de la pauvreté ne sera pas inversée sans des changements majeurs dans la vie politique.

Conséquence du délitement de l'Etat, la crise sociale et morale est également préoccupante. Les catégories urbaines et les élites, sans illusions, ne sont pas plus à l'abri que leurs dirigeants d'une grave perversion du sens commun faisant de l'illégalité et de la corruption un mode normal de fonctionnement. En ce sens, pour le meilleur ou pour le pire, les Eglises et la société civile deviennent de plus en plus des espaces de contre-pouvoir et de régulation sociale. Ce n'est d'ailleurs sans doute pas un hasard - même s'il faut y regarder de près - si on assiste à une croissance importante du nombre de communautés religieuses aux inspirations les plus diverses. L'inflation du nombre d'organisations non gouvernementales va dans le même sens, même si elle s'érige souvent comme une réponse au sous-emploi.

Mouvements de population, villes et économie

Les guerres, la violence, mais aussi, localement, les conflits issus d'une forte pression démographique et foncière contribuent à d'importants mouvements de population. Réfugiés dans les pays limitrophes ou déplacés dans leur propre pays, ces migrants sont regroupés dans des camps qui, faute de solution politique, s'enracinent souvent dans la durée. La permanence de ces lieux d'exil favorise la mobilité croissante d'une population livrée à elle-même qui - malgré l'aide humanitaire - doit tout essayer pour s'en sortir. De nouveaux réseaux de solidarité se nouent également dans l'exil en terre plus lointaine (Europe, Amérique du Nord) et le transfert de fonds de ces diasporas vers l'Afrique orientale est aussi une des façons de répondre à la pauvreté. Dans les itinéraires migratoires, la ville devient de plus en plus une étape obligée et y limiter les afflux de population est l'un des soucis des gouvernements. Pour l'heure, le taux d'urbanisation en Afrique orientale (de l'ordre de 20%) est encore remarquablement ténu, ce qui s'explique par une faible industrialisation et des possibilités d'emploi très limitées, faute d'investissements. Le développement des transports, et notamment du réseau routier, devrait jouer un rôle majeur dans l'émergence d'un véritable réseau urbain. Pour l'heure, en dehors des métropoles souffrant des habituelles tares qui s'attachent aux villes du tiers-monde (bidonvilles, transport, hygiène, approvisionnement en eau et en électricité), le nombre de villes secondaires d'importance significative est dérisoire. Outre les pays en guerre et les régions où les conditions de sécurité sont fragiles, tout cela contribue à limiter le tourisme, alors que la région est dotée d'un très riche potentiel naturel et culturel. Cette activité, qui pourrait constituer la première source de devises pour plusieurs pays, est pour l'essentiel limitée à la côte swahili et aux safaris dans les grandes réserves de Tanzanie ou du Kenya.

Pour le reste, l'activité économique en Afrique orientale demeure encore largement tournée vers l'agriculture et l'élevage. Les sociétés paysannes occupent les espaces les mieux arrosés ou les vallées irriguées (sud du Kenya et de l'Ouganda, hauts plateaux éthiopiens, vallée du Nil au Soudan, de la Shabele en Somalie). Les plantations, parfois irriguées, contribuent à l'exportation des cultures de rente (fruits, café, thé, …). Les éleveurs pratiquent un pastoralisme plus ou moins itinérant dans des terres souvent arides. Le cheptel est fréquemment mélangé afin de minimiser les risques face aux sécheresses, qui font des ravages dans le bétail. Vaches, chèvres et chameaux transhument ensemble sous la garde des hommes et des jeunes garçons, tandis que les femmes, les jeunes enfants et les vieillards demeurent au campement permanent.

En fonction de l'activité agricole ou pastorale, la référence ethnique (ou clanique, pour les Somalis) est souvent très forte ; les Dinkas, les Turkanas, les Karamonjongs, les Masaï ou les Ogaden (clan somali) sont connus pour être des éleveurs. Les Kikuyus, les Nubas ou les Bagandais sont en revanche réputés pour leur ardeur au travail des champs.

Même de façon marginale et misérable, les agriculteurs sont, comme les éleveurs, dans des systèmes intégrés à l'économie de marché. A côté d'une agriculture de subsistance, la pratique des cultures de rente est partout généralisée. De ce fait, l'effondrement dramatique des cours des produits agricoles, ces dernières années, a beaucoup contribué à la crise du monde rural et au sentiment de voir la région - malgré quelques réussites - s'enfoncer dans la pauvreté.

C'est là un des paradoxes de cette région que d'être touchée par nombre des effets collatéraux de la mondialisation sans en retirer, pour l'heure, les bénéfices qui pourraient faire reculer la misère. Comme dans la plupart des pays du Sud, la pauvreté augmente sous l'effet des politiques d'ajustement structurel et de la chute des cours des matières premières, le sida se diffuse et condamne des générations entières, tandis que la faillite ou les impérities de l'Etat ont souvent pour effet de faire sombrer les systèmes de santé et les taux d'alphabétisation. Les dirigeants sont de plus en plus rappelés à l'ordre par les grandes organisations internationales (Banque mondiale, FMI) pour réformer l'appareil d'Etat et réduire la corruption ; cependant, pour être efficace, la bonne gouvernance, qui est la grande affaire du moment et la première exigence du développement, sera de peu d'effets si elle ne s'accompagne pas d'une forte mobilisation populaire relayée par les élites intellectuelles. Ces dernières, étonnamment silencieuses aussi bien dans le débat politique que dans la participation à un sursaut national, portent une responsabilité particulière sur l'avenir de leur région. Au-delà des atteintes à la liberté d'expression, réelles dans certains Etats, il leur faudra expliquer la faiblesse de leur engagement dans le sens d'une meilleure gouvernance.

Allant de pair avec l'exigence d'un Etat en ordre de marche, l'éducation, la santé, l'évolution de la démographie sont quelques-uns des chantiers prioritaires de ce nouveau siècle et devront être observées avec attention. De ce point de vue, la dialectique classique tradition/modernité reste tout à fait d'actualité.

La protection de l'environnement sera un autre enjeu décisif de ce XXIe siècle. Elle concerne d'abord l'avenir de l'agriculture, dans la mesure où la croissance de la population rurale se traduit par de nouveaux défrichements de forêts ou de savanes. Comme c'est déjà le cas dans les régions les plus densément peuplées d'Ethiopie, du Kenya ou d'Ouganda, la réduction ou la suppression de la jachère pose aussi le problème du maintien de la fertilité des sols, et donc celui de la reproductibilité des systèmes économiques et sociaux. De même, le problème du partage des ressources en eau - et en particulier des eaux du Nil - se posera avec une acuité sans cesse croissante. Par exemple, le développement d'une agriculture irriguée au Sud-Soudan - que rendrait possible une solution pacifique au conflit avec le Nord - pourrait provoquer un déficit d'eau en aval. La gestion et le partage des eaux du Nil concernent principalement l'Ouganda, le Soudan et l'Ethiopie, mais, au-delà, c'est la population égyptienne qui pourrait subir les conséquences d'une irrigation massive au Soudan. On le voit, l'environnement, comme le reste, n'échappe pas à cette nécessaire réflexion à plusieurs échelles entre les situations locales et leurs conséquences à d'autres niveaux géographiques. C'est la raison pour laquelle il est essentiel que les Etats de la région se recherchent un destin commun. La communauté internationale s'est récemment impliquée dans des négociations de cessez-le-feu entre les belligérants du Nord et du Sud-Soudan, ou encore pour le retrait de troupes d'occupation ougandaises de RDC. D'une certaine manière, c'est le signe que l'Afrique orientale sort de son isolement et réfléchit à ce destin commun. Ce ne serait pas la moindre des conséquences - heureuse, cette fois - de la mondialisation.

Madagascar, une île entre Afrique et Asie

Chantal Blanc-Pamard
Directeur de recherche au CNRS

Séparée de l'Afrique par les 400 km du canal de Mozambique, Madagascar baigne dans l'océan Indien. Cette grande île de 590 000 km2 fait figure de géante à côté de ses voisines. Du fait de la proximité du continent, Madagascar devrait être africaine, mais l'histoire et la géographie l'ont faite plus asiatique. L'île a été façonnée par des peuples venant d'horizons divers : Sud-Est asiatique (Indonésie), Afrique, Proche-Orient, Inde, Europe…

Le pays compte 15,5 millions d'habitants, dont 70% vivent dans les zones rurales. Il vient de connaître une grave crise politique, sociale et économique qui s'est critallisée autour du bras de fer, pour l'élection présidentielle, entre le président sortant Didier Ratsiraka (au pouvoir depuis 1975, sauf de 1992 à 1996) et le président actuel, Marc Ravalomanana, officiellement proclamé en avril 2002. Pour un pays dont 70% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, c'est une épreuve supplémentaire, Madagascar étant en fait confrontée à une crise depuis les années 1980. Les organisations internationales sont très présentes dans la gestion de cette crise, avec un état plus défaillant qu'efficace dans la gouvernance du territoire. Qu'il s'agisse du domaine du religieux, de la santé ou de l'environnement, des acteurs locaux (ONG ou associations), le plus souvent en relation avec des partenaires extérieurs, investissent la scène malgache. Dans un contexte de pauvreté et d'incertitudes, le redéploiement du religieux est manifeste (églises instituées et nouvelles églises).

Par sa faune et sa flore, l'île est riche d'une mégabiodiversité. Madagascar est reconnue comme étant un véritable musée vivant, un sanctuaire de la nature. Sa nature se caractérise par un ensemble d'écosystèmes variés abritant des espèces dont le degré d'endémisme est de 80% pour la faune et de 90% pour la flore. Et la destruction environnementale apparaît comme une forte menace pour l'île, mais aussi pour la planète, car Madagascar n'échappe pas, comme ses voisines africaines, au nouvel ordre environnemental, dont la légitimité relève de la norme universelle. En réponse aux injonctions du Nord, Madagascar s'est dotée dès 1990 d'un Plan d'action environnemental (PAE) dont la troisième phase est en cours depuis 2002. Dans le cadre de la décentralisation, autre injonction des bailleurs de fonds, il est prévu que la gestion durable de l'environnement soit prise en main par les structures villageoises locales et les collectivités territoriales décentralisées (les communes).

Madagascar : une île de diversités caractérisée par une variété d'activités dans un territoire fragmenté en rapport avec une écologie contrastée, des densités variées, et selon les relations avec les villes. L'insécurité a eu des conséquences très fortes sur les principales activités que sont la riziculture et l'élevage. Le changement capital consiste dans le développement des cultures pluviales, et surtout dans la transformation des cultures vivrières en cultures commerciales. L'urbanisation a entraîné les paysans comme les citadins dans de profondes évolutions. En ce qui concerne les produits agricoles commerciaux comme la vanille, le girofle et le café, les exportations ont continuellement régressé au cours de la dernière décennie et ce secteur est naufragé.

Ajoutons que c'est une île peu marine, c'est-à-dire que ses caractères continentaux sont plus prégnants, alors que la pêche, en particulier l'exploitation des ressources halieutiques, et spécialement la crevette, est un des secteurs les plus dynamiques de l'économie malgache depuis les années 1990. De même, le tourisme balnéaire est une ressource à fort potentiel de développement.

Mais l'insularité, ce n'est pas que l'isolement, c'est aussi des relations particulières avec l'extérieur, d'abord par la mer, aujourd'hui par les airs. Madagascar participe à la mondialisation : elle a développé des entreprises en zone franche (ZF), dans la périphérie de la capitale, qui ont compté dans la croissance industrielle. Ces usines, souvent spécialisées dans le textile, ont constitué une source importante de devises et d'emplois pour le pays.

Il n'en reste pas moins que les Malgaches affrontent seuls, en tant qu'insulaires, une crise durable alors que les Africains tirent profit des frontières nationales. Mais Madagascar peut espérer jouer, dans le cadre de la NEPAD, un rôle dans les recompositions économiques ou encore participer à l'élaboration de politiques d'intégration régionale à l'échelle de l'océan Indien.

 
   
Note:
36 A l'exception de la Tanzanie, les sept autres pays de l'Afrique orientale sont par ailleurs membres de l'Intergovernmental Authority on development (IGAD). Cette organisation a pour objectif de promouvoir l'intégration économique de la région.
37 Vieux de six à sept millions d'années, deux fois plus vieux que la célèbre Lucy, Toumaï, arraché au désert du Djourab par une équipe franco-tchadienne, serait le plus ancien fossile préhumain.
38 Nouveau partenariat pour le développement en Afrique.

 

   
  La Corne de l'Afrique  

Présentation

Alain GASCON
Maître de conférences de géographie à l'IUFM de Créteil,
Centre d'études africaines (CNRS/EHESS),
Chargé de cours (civilisation) à L'INALCO

Les études éthiopiennes, une vieille histoire !

En Afrique sub-saharienne et dans la Corne de l'Afrique, l'Ethiopie est un cas à part : aucune coupure coloniale n'a interrompu la continuité de 3000 ans d'histoire. En outre, les contacts avec les Européens remontent à la fin du XVe siècle, quand ils trouvèrent, enfin, le prêtre Jean, le souverain chrétien qui prendrait l'islam à revers. Les Portugais, qui avaient sauvé l'Ethiopie du jihad de Graññ39 (XVIe siècle), échouèrent à la ramener dans l'obédience romaine, et le royaume chrétien se ferma alors pour près de trois siècles aux étrangers. Dès le XVIIe siècle, en Europe, les premiers éthiopisants, s'inscrivant dans la démarche de l'orientalisme, ont commencé à étudier les manuscrits rapportés d'Ethiopie. Or, ils y trouvèrent des versions inconnues des livres bibliques et des évangiles apocryphes qui attirèrent l'attention des patristiciens. Quand, après la bataille d'Adwa, en 1896, l'Ethiopie s'ouvrit à l'étranger, les éthiopisants se dirigèrent en priorité vers les monastères, les églises et les vestiges archéologiques des régions du Nord.

Hormis les missionnaires ou quelques pionniers comme les d'Abbadie ou E. Cerulli, les éthiopisants ignoraient les peuples conquis, au Sud, entre 1880 et 1905, par Menilek II. C'est après 1950, seulement, qu'ethnologues et anthropologues commencèrent à annexer ces cultures orales aux études éthiopiennes sans qu'il y ait fusion entre les deux écoles. L'actualité a attiré l'intérêt d'un public qui ignore l'existence de la tradition éthiopisante. En effet, les famines et les péripéties tragiques de la Révolution ont précipité, comme en 1935-1936, journalistes, diplomates et humanitaires vers Addis-Abäba. En outre, la décolonisation de la Corne de l'Afrique, la sécession de l'Erythrée (et du Somaliland), l'éclatement de la Somalie et l'irruption des indépendantismes ont entraîné une redéfinition des identités, puis une redistribution des territoires et, enfin, une remise en question des frontières. Doit-on attendre le break-up of Ethiopia ? La Somalie, pourtant l'état le plus homogène de la région a-t-elle disparu à jamais ? Déjà plus peuplée que l'Egypte (et plus que la France), deuxième foyer démographique d'Afrique sub-saharienne derrière le Nigeria, l'Ethiopie demeure une puissance régionale entravée par l'extrême dénuement de sa population. Les Ethiopiens, Erythréens et Somaliens sont-ils trop nombreux au banquet de la vie, selon le mécanisme implacable illustré par la fameuse parabole de Malthus ?

Depuis 1970, les études éthiopiennes débordent le cercle des éthiopisants, qui ne publient et ne travaillent plus qu'en anglais. Mais comment faire l'histoire en ignorant les sources écrites en langues éthiopiennes, comment mener des enquêtes sans connaître ni les traditions écrites, ni les langues locales ? Les revendications identitaires et les recompositions politiques se traduisent par des divisions nouvelles du champ des recherches en études somaliennes, érythréennes, etc., chacune avec sa revue, ses congrès et ses sites Internet. Cette fragmentation gagne l'Ethiopie, devenue fédérale, ou apparaissent les études oromo, et bientôt d'autres… Ces nouveaux partages territoriaux de la production des connaissances s'appuient sur les diasporas des états-Unis et d'Europe (Grande-Bretagne, Scandinavie, Italie). Elles utilisent l'anglais comme lingua franca pour faire connaître et soutenir, par un travail scientifique, leurs revendications identitaires et nationales. Va-t-on vers des études éthiopiennes en miettes ?

Le poids, les limites et les enjeux des études historiques

Les ouvrages historiques consacrés à la Corne de l'Afrique abondent, mais rares sont les synthèses pour le grand public qui conservent une bonne tenue scientifique. Des cercles étroits de spécialistes mènent, certes, des recherches très pointues, publiées dans des revues scientifiques au tirage limité. Les catalogues des expositions qui réunissent, pour une large audience, des éthiopisants de divers horizons apportent des éclairages sur des périodes ou des sujets limités. Les progrès de la scolarisation à l'intérieur des Etats de la Corne ont abouti à la rédaction d'histoires nationales, fruit du travail d'historiens nationaux et étrangers. Ces auteurs s'efforcent de bâtir, à l'intérieur de territoires aux frontières disputées, une continuité temporelle qui soit la plus profonde possible. Par exemple, Erythréens et Oromo d'Ethiopie rivalisent d'antiquité avec l'histoire nationale, qui trace une ligne droite de Salomon et de la reine de Saba, (ou d'Aksum) jusqu'à l'Ethiopie de 2002 ! Pour le moment, aucun état ne prétend se réclamer l'héritier exclusif de Lucy40. Les paléontologues et les préhistoriens travaillent dans l'Afar, l'Omo ou le Rift, à l'écart des fortes concentrations humaines. Les méthodes et les objets de leurs recherches les tiennent en dehors des débats historiques.

C'est au contact des textes et de leur critique que les historiens ont élaboré leurs méthodes de travail. C'est donc tout naturellement que les éthiopisants ont produit, en priorité, l'histoire de l'Ethiopie, une histoire de l'écrit. Sur les hautes terres d'Erythrée et du Tigray actuels, subsistent des monuments couverts d'inscriptions liées à des lieux mythiques (Pount, Saba, côte des Aromates). Les historiens ont identifié l'antique royaume d'Aksum qui, devenu chrétien au IVe siècle, était en relation suivie avec l'Orient romain puis byzantin. La conquête arabe le coupa de la Méditerranée et de la mer Rouge et, sans doute, des désordres intérieurs ont accéléré sa disparition pour trois siècles. Entre les XIe et XVe siècles, un royaume chrétien qui se réclamait de l'héritage aksoumite, puis de l'ascendance salomonienne, émergea sur les plateaux, plus au sud, jusqu'au Nil. Des églises hypogées (Tigray, Lalibäla) et des monastères renfermant des manuscrits (chroniques, vies de saints) accompagnèrent les étapes de cette expansion aux dépens d'émirats musulmans établis sur les hautes terres. Après le jihad de Graññ (XVIe siècle) et les migrations oromo (XVIe-XVIIe siècles), le royaume rétréci se replia au nord du Nil bleu, à Gondär. Ces épreuves, à l'origine de destructions étendues, apportèrent en compensation les récits du jihad et des envoyés portugais venus l'aider à combattre Graññ. Quelques rares voyageurs européens et arméniens ont brisé, aux XVIIe-XVIIIe siècles, l'isolement de l'Ethiopie. C'est seulement au XIXe siècle que, mêlés aux aventuriers, aux missionnaires, aux explorateurs, les éthiopisants se précipitèrent vers le nord en quête d'obélisques, de monastères, de fresques, d'icônes, de manuscrits…

Après un siècle de travail des éthiopisants, les sources écrites, archéologiques et artistiques, ont parlé. Mais la continuité historique et géographique entre Aksum, le royaume Zagwé (XIe-XIIIe siècles), les rois salomoniens et Gondär n'est pas assurée. La chute de Haylä Sellasé, en 1974, a entraîné un réexamen du caractère providentiel de l'histoire de l'Ethiopie. L'officialisation des fêtes de l'islam n'est plus compatible avec la diabolisation du jihad du XVIe siècle. Fédéralisme ethnique oblige, on a renoncé à "invasions oromo" pour préférer "migrations oromo". Les peuples des hautes terres du Sud et de l'Est et des basses terres de la Corne, partagées entre l'empire de Menilek et les Européens, n'admettent plus de demeurer hors de l'histoire. En effet, les somalisants, à l'aide des manuscrits locaux et des traditions orales, montrent les liens entre les ports de la Corne et le golfe Persique. Les travaux d'anthropologie historique menés chez les Somali ou les Afar identifient l'existence d'Etats même chez les éleveurs nomades. D'autres recherches ont abouti à reconstruire le passé des peuples sans écriture des périphéries soudanaises et kenyanes. L'histoire du temps présent de la Corne (surtout depuis 1974) échappe, en partie, aux historiens éthiopisants. Tous les praticiens des sciences humaines et politiques contribuent à faire émerger des mémoires, hélas parcellisées. Les auteurs d'histoires nationales et les militants identitaires puisent sans vergogne dans ce matériel, au gré des besoins de leurs manuels scolaires ou de leurs causes.

Une mosaïque de langues, de cultures et de religions

La répartition spatiale et les relations entre les langues, les religions et les cultures dans la Corne de l'Afrique - et aussi leur étude - dépendent étroitement de l'histoire de la région et de l'histoire de la formation des savoirs. Mosaïque culturelle, "museo di popoli" (Conti-Rossini), ces deux métaphores sont trop réductrices. On parle plus de 80 langues dans la Corne, mais l'amharique, le tigrigna, le somali et l'oromo41 ont plus de 10 millions de locuteurs (20 millions pour l'oromo) sur des territoires de plus de 100 000 km2 ! Ces langues majeures occupent les plateaux et les basses terres de la péninsule au nord et à l'est d'Addis Abäba. "Mosaïque culturelle" s'applique bien mieux à la macédoine éthiopienne du Sud-Ouest, où des petits peuples (au moins un million d'habitants) s'enchevêtrent sur les hautes terres. On les retrouve, plus épars, le long des frontières du Soudan et du Kenya. Ce dernier demi-siècle, les anthropologues ont étudié leurs cultures orales et les linguistes ont inventorié la plupart de ces petites langues. Elles appartiennent aux familles afro-asiatique et nilo-saharienne et à un groupe particulier, l'omotique. Elles ne sont pas en voie d'extinction car, en Erythrée comme en Ethiopie (depuis 1991), officiellement, on les protège, on les écrit et on les enseigne.

Les éthiopisants ont identifié les langues afro-asiatiques (hamitiques/couchitiques et sémitiques) comme des langues orientales venues d'Asie, confirmant ainsi le mythe salomonien. Dès l'Antiquité, la Bible fut traduite et écrite en guèze, éthiopien ancien, toujours langue liturgique de l'Eglise éthiopienne et langue des lettrés jusqu'au XIXe siècle. Il a légué son syllabaire au tigrigna et à l'amharique, langues sémitiques vivantes. L'expansion, sous Menilek, a répandu l'amharique dans tous les territoires conquis. Il est devenu le vecteur de la modernisation par l'école, l'administration et les médias, non sans susciter une réaction non seulement des peuples soumis, comme les Oromo, mais aussi chez les Tegréens et les Erythréens. C'est pour protester contre la politique linguistique monolithique de l'ancien régime, que les Oromo ont écrit leur langue en caractères latins, comme les Somaliens, autres locuteurs d'une langue couchitique. Ce choix a scandalisé l'Eglise éthiopienne comme, en Somalie, sous Siyaad Barre, l'abandon de l'arabe avait suscité l'opposition des cheikhs. Dans la Corne, langue et appartenance religieuse sont généralement liées : Amhara-Tegréens des hautes terres, entre Asmära et Addis-Abäba, professent massivement le christianisme éthiopien. Somali et Afar des basses terres de l'est de la péninsule sont foncièrement musulmans. Les Oromo, le peuple le plus nombreux, est passé, à l'Ouest, au christianisme éthiopien et au protestantisme, alors qu'à l'Est, en réaction à la conquête, il s'est converti à l'islam. Dans le Sud-Ouest, le paganisme traditionnel subsiste et le dynamisme des protestants et des Eglises pentecôtistes entame les positions des musulmans et des chrétiens éthiopiens.

On oppose souvent les hautes terres, domaine de sédentaires chrétiens céréaliculteurs à l'araire qui parlent des langues sémitiques, aux basses terres parcourues par des éleveurs nomades musulmans, locuteurs de langues couchitiques. Or, les exceptions à cette stratification de la Corne selon l'altitude se multiplient, tant aux échelles locales que régionales. Dans la mosaïque culturelle du Sud-Ouest, les planteurs de faux-bananier (ensät) et de café, comme les paysans oromo musulmans du Harär, manient pieux et pioches à fouir. Ils ont ainsi construit des paysages de bocage et de terrasses qui tranchent d'avec les openfields des plateaux du Nord. Le jihad du XVIe siècle hante toujours la mémoire des chrétiens qui, cependant, côtoient commerçants et artisans (bouchers et forgerons) musulmans dans les bourgs et villes des plateaux. Les juifs éthiopiens (Fälasha ou Bétä Esraél) ont quitté la région de Gondär pour émigrer en masse en Israël, en 1984 et 1991. Les persécutions endurées par les chrétiens et les musulmans, sous Mängestu, et la misère les ont décidés à partir. Cet exode n'est pas contrebalancé par l'arrivée des rastafariens, qui tardent à quitter la Babylone moderne. Le prosélytisme des pentecôtistes et le dynamisme des protestants chez les Oromo alarment l'église éthiopienne. L'exode rural contribue à développer le colinguisme entre amharique et langues locales (avec le tigrigna en Erythrée) et les progrès du christianisme.

La Corne de l'Afrique, un "monde plein" face aux crises de subsistance

Entre 1970 et 2000, la population de la Corne de l'Afrique, qui atteint maintenant 78 millions d'habitants, a presque triplé. La Central Statistical Agency, dont les études se révèlent fiables, dénombre 65,4 millions d'Ethiopiens et en prévoit 118 millions en 202542. à l'exception du Benaadir, autour de Mogadiscio, les deux tiers des habitants se pressent sur un tiers du territoire, au-dessus de 1800 m d'altitude, à l'abri du paludisme et de la trypanosomiase. Les récentes famines et les déficits céréaliers persistants témoignent de la gravité de la crise alimentaire. Pourtant, depuis des siècles, les chroniques royales et les divers récits témoignent du retour régulier des crises de subsistance dans ce monde plein de la Corne. La situation est tendue dans le croissant aride (Gallais) du Nord et de l'Est, touché par les irrégularités climatiques et par les guerres. La céréaliculture pluviale des plateaux du Nord a-t-elle atteint le seuil de renouvellement de la fertilité ? Le long des grands fleuves (Awash et Wabi Shabeele), de vastes plantations irriguées ont chassé manu militari, avec la complicité des autorités, les éleveurs réduits à gagner les camps de réfugiés, grossis également par les conflits armés. On a accusé, pêle-mêle, les gouvernements, le socialisme, le koulakisme et, enfin, les paysans qui refusent le progrès et détruisent les forêts. Les études des agronomes montrent combien les paysans, en dépit des avanies subies sous Haylä Sellasé, Mängestu ou Siyaad Barre, ont transformé les systèmes agraires. Certes, le déficit subsiste mais, en 1996, l'Ethiopie a réussi à équilibrer sa balance alimentaire. Entre-temps, le cours du café a baissé de 30%, il y a eu des inondations et la guerre avec l'Erythrée…

Depuis la fin du "socialisme des casernes" (Markakis) en Ethiopie et en Erythrée, les organisations internationales enjoignent les autorités de "libérer" le marché de la terre. Or, elles refusent, de peur de perdre le soutien des paysans et de déchaîner l'exode rural, déjà difficilement contrôlé. La paysannerie est fermement attachée à la sécurité de la tenure, obtenue en 1975 avec la réforme agraire et défendue face à la collectivisation et à la villagisation. Les études régionales des systèmes de tenure n'en finissent pas d'inventorier leur extraordinaire diversité, très loin du réducteur féodalisme éthiopien où on veut toujours les enfermer. La Corne de l'Afrique a connu une longue période d'économie administrée, commencée avant l'instauration du socialisme. Siyaad et Mängestu ont exproprié les firmes étrangères et nationalisé les plantations, les industries et le commerce. Sous Mäläs Zénawi, l'Ethiopie a soutenu le commerce de détail, provoquant la prolifération des boutiques, même dans le plus petit bourg. Elle a libéré le change, encouragé les participations étrangères et la privatisation des entreprises en favorisant le capitalisme national. Afin d'échapper au chaos somalien, le Somaliland s'est engagé, sans autre secours que les transferts de fonds de la diaspora, dans la reconstruction de son infrastructure économique, préalable à la restauration de l'état. L'Erythrée, appuyée par sa diaspora très disciplinée, a choisi un nationalisme économique sourcilleux. C'est le Front, devenu parti unique, qui dirige l'édification des bases économiques de l'Etat. Le conflit éthio-érythréen de 1998-2000 a ralenti la libéralisation et suspendu le paiement des crédits du premier des bailleurs, l'Union européenne. Bien qu'il n'y ait pas eu d'étude précise à ces sujets, on constate les progrès de la culture du tchat (khât) et l'expansion vertigineuse de la contrebande vers la Somalie, liée à la poursuite de la guerre.

Trente années de conflits et de sécheresses ont accéléré le mouvement séculaire de glissement du centre économique et démographique de l'Ethiopie vers le sud. Les hautes terres du Nord, enclavées par la sécession de l'Erythrée, sont à la remorque des régions productrices de café (60% des recettes à l'exportation) et de cuirs et peaux. Leur essor remonte à l'arrivée du chemin de fer de Djibouti à Addis-Abäba, qui entraîna l'expansion urbaine dans le Sud et la promotion, en conséquence, de l'amharique. Pourtant, c'est du Tegray, la région qui a le plus souffert des guerres et des famines, que viennent les dirigeants au pouvoir depuis 1991.

L'empire du milieu et les périphéries de la Corne de l'Afrique

La défaite des dictateurs n'a pas mis un terme aux rivalités entre les Etats, dont la cohésion interne est loin d'être assurée. La fin de la guerre froide et l'échec de l'ONUSOM à Mogadiscio ont accéléré le retrait des grandes puissances dans la Corne de l'Afrique. Certes, la France demeure à Djibouti, où elle a arbitré le conflit entre le pouvoir centralisateur et l'opposition afar. Les Etats-Unis, qui ont installé les fronts vainqueurs au pouvoir à Asmärä et Addis-Abäba, n'ont pas réussi à prévenir le conflit éthio-érythréen. Les relations entre les Etats de la Corne restent marquées par l'échec de la colonisation des plateaux. Hérault de la résistance africaine et siège de l'OUA, l'Ethiopie a finalement reconnu que cinquante ans d'occupation italienne en Erythrée avaient scindé l'héritage millénaire d'Aksum. On a écrit que cette séparation et le partage ethnofédéral de l'Ethiopie, empire du milieu de la Corne, préfiguraient son prochain éclatement. Certes, la Constitution reconnaît la pluralité des partis ethniques et le droit à la sécession, mais aucun des peuples éthiopiens n'a exercé ce droit jusqu'à ce jour. Ce fédéralisme reprend la forme traditionnelle d'autorité qu'exerçait le roi des rois, conciliant, non sans heurts, unité nationale forte et pouvoirs régionaux enracinés. Tout au contraire, l'Erythrée affirme, par sa structure unitaire, que trente ans de lutte pour l'indépendance ont uni à jamais, dans un seul parti, les différentes composantes du peuple érythréen.

La Somalie, formée des colonies anglaise et italienne, aspirait à réunir dans un même territoire les frères séparés de Djibouti, du Kenya et d'Ethiopie. Les Somaliens, qui tous, parlent le somali et professent l'islam sunnite, n'ont pas réussi la fusion entre les deux possessions coloniales. Les maquis irrédentistes et l'échec des guerres contre l'Ethiopie ont entraîné la dérive puis la chute, en 1991, de Siyaad Barre et l'indépendance du Somaliland. Aucun Etat n'a reconnu cette sécession, alors que l'Erythrée a été admise à l'ONU. Bien pis, les chefs de guerre se partagent toujours l'ex-colonie italienne en dépit des décisions prises au cours d'interminables assemblées de réconciliation nationale tenues sous l'égide de Djibouti, de l'OUA ou de la Ligue arabe. On a beaucoup glosé à propos des travaux pionniers d'I. M. Lewis sur la pastoral democracy dans le Somaliland. Dépassant la pensée de ce somalisant, on en déduit qu'appartenant à des sociétés claniques segmentaires, les Somali étaient rétifs, par nature, à toute forme d'Etat. Or, les travaux des historiens et des anthropologues mettent en doute ces assertions. D'autres contributions épinglent un ensemble complexe de facteurs comme la violence sociale imposée par la dictature, la patrimonalisation du pouvoir, l'exacerbation du nationalisme guerrier, l'influence des wahhabites… C'est ainsi que se seraient distendus, voire dissous, les liens sociaux entre des éleveurs malmenés par les sécheresses et le pouvoir, si bien que ne subsistent plus que les solidarités claniques.

Dans la Corne de l'Afrique, les recompositions territoriales et identitaires font rejouer les lignes de fracture, qu'elles soient anciennes, comme l'opposition entre les hautes terres du centre chrétien et les périphéries musulmanes, ou plus récentes, comme les frontières coloniales ou les réseaux articulés sur les axes de transport et les villes. Elles se déplacent, tendant à gagner les limites nationales tant que persiste la cohésion interne des Etats. Avec le retrait des grandes puissances, l'Ethiopie, forte et fière de son passé, de sa culture et de l'importance de sa population, aspire à jouer le rôle de puissance régionale. Elle a contribué à la modernisation du port de Djibouti, à la reconstruction des routes vers Port-Soudan et Berbera et à l'élimination des bases terroristes d'Al-Ittihad en Somalie. Tant que l'Ethiopie ne pourra assurer à tout Ethiopien une nourriture régulière, l'éducation et les soins, elle devra renoncer à ce grand dessein, formulé par Menilek, en 1891 puis mis en œuvre par Hayla Sellasé, sage de l'Afrique. Peut-être est-ce un accès de lucidité qui a décidé Mäläs Zénawi et Issayas Afäwärqi à faire la paix et à freiner les ardeurs belliqueuses jusque dans leur entourage ? Peut-être était-ce la leçon qu'ils ont tirée de la dérive somalienne ?

 
   
Note:
39 Ahmed Graññ, en amharique (Ethiopie), ou Axmet Gurey (en somali) signifie : gaucher.
40 Quoiqu'une réplique de son squelette soit exposée au Musée national d'Addis-Abéba et qu'on l'appelle en Ethiopie d'un affectueux "Denqnesh" (la petite).
41 Amharique : langue officielle en Ethiopie. Tigrinia : langue officielle en Erythrée et au Tigré (Ehiopie). Somali : langue officielle en Somalie et en "Somali" (Ethiopie). Oromo : langue officielle de l'Oromie/Oromiyaa (Ethiopie).
42 Population et sociétés n° 370, juillet-août 2001, "Tous les pays du monde".

 

  
Bibliographies de ce chapitre
 


   
  Afrique australe 

Jean COPANS
Anthropologue et sociologue,
professeur des Universités,
université René-Descartes Paris-V

Les conditions historiques et politiques de la production des savoirs dans cette région sont très particulières, dans la mesure où l'on peut considérer cette dernière, au-delà de la diversité des empreintes coloniales, comme le dernier front de la décolonisation africaine. La Rhodésie du Sud a connu pendant quinze ans une indépendance blanche unilatérale (1965-1980). La Namibie n'est devenue indépendante qu'en 1990, les longues guerres civiles des ex-colonies portugaises (Angola, Mozambique) ont témoigné à leur manière de la difficulté des transitions coloniales (celle de l'Angola vient seulement de se terminer - enfin ? - en 2002). Enfin, l'accession de l'Afrique du Sud au concert des nations démocratiques, en 1994, marque évidemment la transformation socio-politique africaine la plus considérable de la fin du XXe siècle. Toutes ces situations ont eu, directement ou indirectement, une influence sur les préoccupations et conditions de recherche depuis au moins trente ans, sinon plus, d'autant que la quasi totalité de ces pays a connu une dynamique régionale séculaire marquée par une colonisation de peuplement et des mouvements migratoires liés à l'exploitation minière. Ce passé largement commun a permis la construction, depuis plus d'un siècle, de thématiques sociales et culturelles plus ou moins homogènes au sein des préoccupations des sciences sociales. Ce phénomène explique la prédominance des thèmes du passé colonial, de la modernisation économique et du changement social et, enfin, de la libération politique ou culturelle. L'existence d'universités ou de centres de recherche anciens explique la diversité des sujets d'intérêt et, surtout, la qualité des travaux locaux, même s'il faut reconnaître que ces sciences sociales coloniales ont été l'œuvre, jusqu'à récemment dans certains pays, de chercheurs blancs et que la question de la décolonisation interne des sciences sociales se pose encore avec force, comme en Afrique du Sud. Cela dit, de nombreuses traditions scientifiques autres qu'anglo-saxonnes irriguent cette partie de l'Afrique noire depuis trente ans : les pays scandinaves se sont attachés aux luttes de libération et aux nouvelles formes, dites socialistes, de développement, les Américains ont, bien sûr, investi cette région aux ressources si considérables. Il n'est pas jusqu'à la France qui, par le biais de ses instituts de recherche, d'abord à Harare dans les années 1980 puis à Johannesburg depuis 1994, ne couvre de manière très productive la plupart de ces pays.

Les passés

L'originalité, la diversité (Hollandais, Portugais, Britanniques) et la force de la présence coloniale, ainsi que l'ancienneté des formes de résistance, expliquent la polarisation dynamique sur des phénomènes moins bien perçus dans d'autres parties de l'Afrique. Ainsi, la thématique du peuplement est-elle au cœur de l'histoire ethnique ou nationale puisqu'il existe des peuplements non bantous - non noirs ? - (San, nommés improprement Bushmen), des peuplements bantous et, enfin, des peuplements européens dont l'implantation remonte au XVIIe siècle et a permis de construire le mythe de l'antériorité afrikaner en Afrique du Sud.

Qui dit problèmes de peuplement implique recherches archéologiques et linguistiques pour identifier les déplacements, leurs directions, les lieux d'installation. Ces travaux sont anciens, notamment en Afrique du Sud et dans les Rhodésies. La préhistoire est un domaine reconnu, et une préoccupation muséographique ancienne a permis depuis longtemps de poser la problématique des formes anciennes de société. Mais, paradoxalement, cet avantage n'a pas été capitalisé au niveau de l'histoire précoloniale proprement dite. Pour deux raisons, visibles dans la littérature savante de la première moitié du XXe siècle puis dans la littérature post-coloniale d'origine africaine. D'abord, le préjugé idéologique raciste n'a pas tenu à relier l'ancienneté de certains vestiges à la dynamique des résistances coloniales depuis trois siècles et, ce faisant, a parfois imaginé des influences étrangères invérifiables (orientales, portugaises, etc.). Puis le sentiment nationaliste a valorisé certaines populations au détriment d'autres. Ainsi le site de Great Zimbabwe (Zimbabwe), d'abord attribué à des présences non africaines, a-t-il été annexé par les politiciens shona (la population la plus nombreuse), après l'indépendance, pour postuler comme une continuité politique de la puissance passée des royaumes de cette population. En fait, la faible présence d'une anthropologie historique dans les années 1960-1990 (à la différence de la situation de l'Afrique de l'Ouest) s'explique par la motivation des idéologies anticoloniales à décrire la colonisation (les conquêtes militaires, les mises en valeur économique) plutôt que de retrouver les soubassements culturels prémodernes. La longue durée des luttes anticoloniales, l'existence de guerres "civiles" interdisant tout séjour prolongé au sein des populations locales, la prédominance d'idéologies socialisantes ou marxisantes au sein des élites intellectuelles et politiques visant à détruire les archaïsmes précapitalistes et précoloniaux se sont surajoutées les unes aux autres. D'autant que l'anthropologie est restée minoritaire, malgré les percées modernistes des chercheurs du Rhodes-Livingstone Institute de Lusaka dès les années 1940-50 (M. Gluckman, A.L. Epstein, V. Turner, etc.). N'oublions pas, enfin, l'existence de deux anthropologies en Afrique du Sud, la volkenkunde afrikaner, productrice de l'apartheid, prenant très nettement l'ascendant sur la social anthropology, d'influence anglo-saxonne.

Pourtant, l'anthropologie reste importante par sa qualité novatrice à l'époque coloniale : c'est en Rhodésie du Nord qu'ont été inventées, en quelque sorte, l'anthropologie du changement social et même l'anthropologie urbaine, pour ne pas parler, ultérieurement, de la gestation de l'anthropologie symbolique. La longueur et la violence des conflits locaux, et notamment ceux qui ont pris une tournure dite ethnique, ont suscité, dans les années 1970-80, une littérature anthropologique (plutôt produite par des chercheurs anglo-saxons) de nature historique et politique sur la création des tribalismes modernes. Les anthropologues ont rejoint les historiens de la colonisation, qui avaient établi la réalité des consolidations et amalgames ethniques au cours des conquêtes ou des mises en valeur administrative (ainsi du fameux ethnicisme zoulou). Il n'en reste pas moins que le portrait ethnologique du monde africain jusque dans les années 1850 reste insuffisant. Il n'est pas évident que les évolutions politiques actuelles de tous les pays de cette région débouchent sur une africanisation des thématiques de nature culturelle, comme cela s'est produit en Afrique de l'Ouest ou même centrale après 1960. La recherche en sciences sociales n'est pas l'objet d'une demande de ce genre et les consultances nouvelles en matière de développement ont pris le dessus. Après tout, nous sommes encore de fait, toute comparaison directe étant hasardeuse , dans la période immédiatement post-coloniale où cette demande serait tout à fait recevable, mais les contextes scientifiques globaux d'aujourd'hui n'ont plus rien à voir avec ceux de la première période post-coloniale, il y a quarante ans : c'est pourquoi il ne faut pas s'attendre à trouver une riche littérature en matière d'anthropologie historique précoloniale.

Par contre, l'histoire sociale, voire anthropologique, du dernier siècle et demi occupe une partie importante de la bibliographie disponible sur cette région. La spécificité de cette histoire (une mise en valeur assez différente de celle du reste du continent), la richesse et l'ancienneté des archives de toute nature, la valeur morale et même politique attachée à la compréhension des causes directes de l'exploitation et de la domination coloniale, les liens tissés avec les mouvements sociaux et politiques mais aussi les luttes anticoloniales, tant militaires que symboliques, sont autant d'explications de ce véritable engouement, celui-ci ayant par ailleurs suscité de larges débats et de nombreuses publications. Dans le cas de l'Afrique du Sud, cette histoire coloniale devient même une histoire immédiate puisqu'elle ne s'arrête, en un sens, qu'en 1994.

Les thèmes de cette histoire sociale couvrent un large spectre : les stratégies de l'occupation territoriale par les colonisateurs, les mouvements sociaux et culturels de réponse à la colonisation (notamment aux plans des personnages prophétiques et des effets des prosélytismes chrétiens), la formation des classes laborieuses (y compris domestiques, tant blanches, au début, que noires, par la suite), une sociologie historique de l'industrialisation et de l'urbanisation, les évolutions de la structure sociale (familles, femmes, jeunes hommes, rapports inter-raciaux). Plus récemment, les thèmes de la mise en valeur agricole, pastorale, environnementale ont permis de renouveler les approches purement économiques et politiques. L'histoire de la ségrégation puis de l'apartheid, en ce qui concerne l'Afrique du Sud mais aussi les Rhodésies, a connu elle-même de profondes mutations théoriques au cours de ce dernier quart de siècle : la montée des forces afrikaner, la nature des entreprises, l'apparition des petites bourgeoisies de couleur, les particularités des catégories sociales indiennes, la genèse des consciences politiques, les formes de divertissement (y compris musicales) sont autant de thèmes qui ont enrichi notre connaissance intime de la vie sociale au cours de la fin du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle. Les thèmes de la résistance aux dominations raciales, de la nature des luttes syndicales, politiques, et même armées (voir les travaux sur les guérillas au Zimbabwe au cours des années 1970), ont permis de manifester une espèce de conscientisation des chercheurs. Mais, depuis une dizaine d'années, sous le poids des problèmes plus pratiques du développement et des crises politiques latentes, la recherche historiciste s'est en partie reconvertie vers la compréhension des problèmes sociaux actuels.

Les présents

L'Afrique australe a probablement connu les mutations sociales les plus impressionnantes du continent africain : c'est dire que son passé pèse sur son présent d'une manière structurelle. En fait, il faut mettre en lumière le rôle du passé colonial mais également le rôle du passé post-colonial tout récent, car celui-ci a parfois présenté une perspective révolutionnaire, ce qui a pu faire de cette partie de l'Afrique un véritable laboratoire politique. L'importance des mises en valeur capitaliste, tant dans l'industrie (Zambie, Afrique du Sud) que dans l'agriculture (Zimbabwe), a permis de confronter, depuis même l'époque coloniale, les intérêts privés et publics d'une part, les intérêts macro-économiques et populaires de l'autre. La prégnance de certains intérêts économiques a donné un rôle décisif aux nouvelles formes du développement qui se sont voulues plus ou moins socialistes (Zambie, Mozambique, Zimbabwe). Le trait marquant de ces expériences est malheureusement leur échec, et donc le passage brutal aux politiques d'ajustement structurel puis aux contraintes nouvelles de la mondialisation de la fin du XXe siècle. C'est pourquoi les crises actuelles sont en quelque sorte redoublées : l'expérience des mises en valeur coloniales ne s'est pas poursuivie dans le cadre de modernisations post-coloniales. Au contraire, les réformes radicales ont souvent désorganisé totalement le tissu productif, sinon affaibli toute capacité de développement : la critique anticolonialiste et anticapitaliste s'est limitée à des pratiques idéologiques et à des répressions de la part de l'appareil d'Etat.

D'une certaine façon, on peut dire que le bilan des expériences post-coloniales n'a pas été tiré : toute forme de développement public (comme on l'a connu ailleurs en Afrique pendant les années 1960-1980) a été assimilé aux erreurs d'un Etat fort. Le phénomène de la démocratisation n'a pas eu lieu ici et le cas sud-africain ne contredit pas cette impression, dans la mesure où la réforme politique de 1994 n'a guère été suivie d'un large débat public et national sur les modalités et les conséquences de la mise en place d'institutions (administratives) "démocratiques". Le Zimbabwe, l'Angola connaissent des régimes dictatoriaux et la démocratisation du Mozambique s'est faite sous perfusion des Nations unies. Bref, cette région de l'Afrique a pu donner l'impression au reste de l'Afrique et du monde qu'elle proposait un nouveau modèle politique, mais, aujourd'hui, il n'en est rien et les autres expériences africaines y sont très mal connues. Pendant un temps, on a pu également croire que le regroupement des Etats de la ligne de front en 1979 au sein de la SADCC (Southern African Development Coordination Conference), devenue SADC en 1992 (Southern African Development Community), deviendrait efficace, au contraire de tant d'associations régionales. Mais la libération de la République Sud-africaine est devenue une hégémonie (elle a adhéré à la SADC en 1994) et a placé ces pays en situation de dominés et de simples marchés.

La mondialisation a suscité une large littérature économique d'expertise et la fin de la guerre civile en Angola va probablement relancer la demande en faveur d'un modèle de développement, mais l'expérience de la République démocratique du Congo voisine n'a rien pour conforter cette hypothèse. Cette région a été l'objet de nombreuses interventions internationales et l'Afrique du Sud cherche à construire sa position de pôle régional dominant, y compris dans l'océan Indien voisin. L'ancienneté de certaines formes d'intégration régionale (marché du travail, collaborations dans les luttes de libération ou de leur répression) fait que les dynamiques de la mondialisation créent des contradictions nouvelles qui peuvent s'opposer à une mise en valeur commune de la région. La question des travailleurs migrants est probablement la plus grave, car la reconfiguration des structures techniques et productives est en train de mettre fin à cette nécessité séculaire. Apparaît alors la question des "immigrés", tout simplement (essentiellement vers l'Afrique du Sud) qui concerne maintenant tout le continent et non plus seulement les pays voisins, anciennement réservoirs de main-d'œuvre pour les économies minières.

Deux questions, qui n'en font qu'une, sont posées par l'actualité la plus brûlante : l'expansion brutale de l'épidémie du sida, qui ne semble pas avoir encore mobilisé toutes les autorités concernées et qui frappe de manière accélérée une région très vaste. De nombreuses recherches essaient d'expliquer cette situation inédite en matière de prévention sanitaire. L'autre question est celle du développement durable : la modernisation et la récession des économies minières, la crise agricole (sécheresses, réformes agraires en trompe-l'œil), le bas niveau de formation scolaire et technique, le départ des élites intellectuelles mettent en avant un besoin de réflexion approfondie sur l'adéquation entre les nouvelles structures étatiques et les dynamiques démographiques et sociales (rôle de la violence, par exemple). L'Afrique australe, qui a connu les colonialismes les plus exploiteurs et les luttes de libération les mieux organisées du continent, se doit de construire aujourd'hui, que ce soit sous l'égide de l'Afrique du Sud ou non, une nouvelle forme de développement qui tienne compte au moins autant des leçons de ces différentes histoires que des contraintes d'une mondialisation économique sourde aux spécificités d'une région soumise, il y a encore peu, aux dichotomies meurtrières de la guerre froide (une mondialisation à sa façon). Cette histoire est d'ailleurs de mieux en mieux connue.

 

  
Bibliographies de ce chapitre